ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy


Le Pianiste,

un film de Roman Polanski, d'après le livre de Wadyslaw Szpilman,
avec Adrien Brody, Maureen Lipman, Frank Finlay, Emilia Fox...

 

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

"Elishama était un Juif, né en Pologne. Toute sa famille avait été tuée au cours du terrible pogrom de 1845. D'après ses souvenirs, il devait être alors agé de six ans. D'autres Juifs polonais ayant échappé à la persécution l'avaient emmené dans leurs tristes et misérables bagages. Depuis ce temps-là, pareil à quelque marchandise de peu de valeur, il avait été ballotté de-ci de-là, oublié par les uns, repris par les autres. Enfant solitaire et perdu, entièrement livré aux caprices du hasard, il avait connu, à Francfort, Amsterdam, Londres et Lisbonne, des souffrances impossibles à raconter, et qu'il se rappelait même assez mal."
Karen Blixen, Une Histoire éternelle, 1958
(trad. M. Metzger, Gallimard)

L'histoire d'Elishama est celle que vécurent, presque un siècle plus tard, Roman Polanski, qui n'était alors qu'un enfant, et le jeune pianiste Wadyslaw Szpilman, une histoire irracontable, faite d'espoirs déçus, de peur, de misère et de solitude; une histoire que Szpilman et Polanski ont pourtant entrepris de raconter, le cinéaste s'emparant des souvenirs du pianiste comme s'il y avait trouvé le médium qui lui permettrait d'évoquer ce qu'il avait vécu lui-même.
Mais on ne s'empare pas sans scrupules d'une histoire qui est celle d'un survivant, mais aussi et surtout celle de milliers de disparus, humiliés, parqués, déportés, anéantis. Alors le film suit Szpilman à la trace, filme l'individu non pas pour lui-même, pour le héros qu'il n'est pas, mais parce que cet artiste, cet homme ordinaire que fait très bien revivre le jeu intense et sobre d'Adrien Brody, devient peu à peu le dernier vestige d'un temps, d'un peuple disparu, le dernier représentant d'une humanité annulée, dans une ville que la guerre a saccagée comme un tremblement de terre. Szpilman, avec sa vulnérabilité, sa naïveté, est le seul repère durable dans l'histoire du peuple juif de Varsovie, de 1939 à 1945, et le film le suit donc, adopte la conscience forcément incomplète, imparfaite, qu'il a des événements qu'il traverse, et qui le séparent peu à peu de tout ce qu'il connaissait. Il est musicien, né dans une famille unie, aisée et cultivée, amoureux d'une jeune catholique qui l'admire; brutalement ramené à son identité juive, il subit sans clairement comprendre la dégradation et l'enfermement de son peuple, avant de survivre à l'élimination des siens, au travail forcé et à l'anéantissement du ghetto.
Présente au début et à la fin du film, la musique, même si elle reste essentielle, est pendant la majeure partie du récit reléguée au second plan, au moment où l'instinct de survie devient le principe même de l'existence. Polanski montre sans concessions à quel point cet instinct, réduit à lui-même, diminue l'homme, le ravale au comportement d'un animal affamé, capable de tout, indifférent au malheur de ses semblables: dans les rues du ghetto, les passants en quête de subsistance contournent sans un regard les mendiants qui agonisent sur les trottoirs; un vieillard agresse une femme de son âge, et dévore à même le sol la nourriture qu'il lui a arrachée; plus tard Szpilman, affolé de faim et de solitude, boira avidement de l'eau souillée dans les ruines d'un hôpital.
Cette dégradation physique et morale rappelle inévitablement celle que subirent les prisonniers des camps de concentration, celle que Primo Lévi et Robert Antelme décrivent dans Si c'est un homme et L'Espèce humaine. Le Pianiste n'évoque jamais directement cette réalité-là, parce le lieu du film est Varsovie dévastée, Varsovie où le survivant s'obstine à rester, où le film se cantonne avec lui. Mais Polanski suggère à quel point l'enfer extérieur et intérieur que vit son personnage, la faim, le froid, la solitude, la dépendance vis-à-vis de ceux qui le cachent, le nourrissent ou de ceux qui, à l'inverse, peuvent quand bon leur semble décider de le dénoncer ou de le tuer, comment ces souffrances reproduisent, à leur échelle, les souffrances abominables vécues dans les camps. Même protégé par des murs, par les vêtements chauds que lui procurent des amis charitables, le pianiste apparaît en quelque sorte comme un déporté intérieur pour qui la nourriture, la satisfaction des besoins les plus primaires sont souvent l'unique priorité.
Dans les deux premiers tiers du film, l'humanité, la capacité d'agir se manifestent encore, comme lorsque Szpilman tente en vain de sauver un enfant brutalisé par un soldat, ou fournit clandestinement des armes aux résistants du ghetto; mais ces sursauts semblent vécus de façon presque somnambulique, tant Polanski refuse la psychologie, l'explication. Mais il refuse surtout une dimension héroïque et lyrique qui ne résisterait pas face à la brutalité inhumaine, inconcevable des occupants nazis, cette brutalité qui interroge le spectateur sur les gouffres de ce qui est, malgré tout, sa propre nature. Car à certaines images atrocement rapides, la défénestration d'un infirme, le meurtre d'une femme pour une question de trop, ne répond, chez le spectateur comme chez le pianiste, qu'une incrédulité tétanisée. L'identification qu'implique le dispositif même du film ne débouche sur aucune compensation sentimentale: comme Szpilman, le spectateur ne peut que se sentir là, vivant, mais radicalement impuissant. Et le cinéaste prend même le risque de le décourager par les couleurs austères et le classicisme de l'image, par la longueur et la lenteur d'un récit qui n'est fait souvent que de gestes quotidiens, de plages d'attente et de temps vide, entre quelques scènes d'action vues de très loin, rapides et souvent inutiles; mais ce choix apparaît finalement comme le seul parti possible pour raconter cette histoire qui n'en est pas une , qui n'aurait même pas dû advenir.
Pourquoi Szpilman, et non pas un autre? Cette question parcourt en effet tout le film, et la réponse qu'on peut lui donner n'apporte aucun espoir, aucune consolation: par hasard, parce qu'un collaborateur juif ou un officier allemand ont voulu faire un geste, comme on ramasse un fragment de mur ou un objet dans une maison démolie, par un réflexe de conservation dérisoire. L'art, l'aura ou la célébrité qu'il procure, sont sans doute pour quelque chose dans ce hasard; mais cet art alors n'aura sauvé qu'un seul homme, quand tout est détruit autour de lui et en lui. Cette musique fantôme, à laquelle se raccroche le pianiste éperdu de solitude et contraint au silence, est le désir vain, presque futile, qui maintient en lui une parcelle d'humanité, alors qu'il reste inadapté à l'action politique et à l'action de résistance, dont le cinéaste évoque d'ailleurs l'échec tragique.
Et c'est pourtant sur cet art que se clôt le film, quand la musique de Chopin se déploie dans toute sa beauté et toute sa profondeur sur les dernières scènes et le générique de fin, forçant les spectateurs à rester dans la salle pour l'écouter. Car si l'art n'est pas une réponse, il est, voilà tout, et s'impose face à toutes les horreurs et à toutes les barbaries. Et il est aussi -- l'art des mots, l'art des images -- ce qui a permis à Szpilman et à Polanski de témoigner, et de témoigner d'une manière qui nous fasse comprendre ce qu'ont pu être ces années de guerre et de peur. Pour raconter cette histoire, l'art pour l'art, pour le brillant de la mise en scène, n'aurait pas été supportable. Mais l'art seul, avec sa pudeur, son exigence et sa justesse, pouvait la faire exister pour nous.

 

 

Catherine Raucy