ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy


Être et avoir,
de Nicolas Philibert,
avec l'instituteur, monsieur Lopez, et les enfants de l'école
de Saint-Etienne-sur-Husson, en Auvergne

 

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

L'apprentissage, l'initiation est un thème fondamental, présent dans beaucoup de récits et de films. Mais curieusement l'école n'est que rarement choisie comme sujet central, du moins dans le cinéma récent. Comme décor de nombreux "teen-movies" américains, elle existe à peine, ou est décrite de manière parodique et risible. Plus présente, comme par exemple dans les Disparus de Saint-Agil de Christian-Jaque (1938) ou plus récemment dans A la rencontre de Forrester , de Gus Van Sant, où les rapports des élèves avec les professeurs et l'administration constituent une part de l'intrigue, elle reste cependant, pourrait-on dire, en bordure du cadre.
Parfois, cependant, l'école et la relation pédagogique sont bel et bien au centre du film. Mais ce thème peut être abordé dans une perspective dramatique, comme c'est le cas dans Graine de violence , de Richard Brooks, un film des années 50 où l'on voyait le professeur Glenn Ford affronter une classe d'adolescents difficiles, ou dans De bruit et de fureur ou Noce blanche , de Jean-Claude Brisseau, qui montrent les rapports difficiles des adolescents au monde des adultes, mais aussi à leur propre violence. Même le récent Ca commence aujourd'hui , de Bertrand Tavernier, pourtant centré sur une classe de maternelle, évoque parallèlement à la vie de l'école et aux rapports des élèves avec leur maître les problèmes du chômage, de la misère sociale ou les tensions existant entre les enseignants et leur administration.

A la différence de ces oeuvres, Être et avoir prend pour sujet l'école même, et pourtant aussi tout le reste, tout ce qui affleure du monde extérieur dans la vie de la classe, et le réalisateur ne se donne pas d'autre dramaturgie que cette vie et que ces signes-là, et que la progression de l'année au fil des saisons et de l'évolution des apprentissages. Au début du film, c'est l'hiver et la neige de décembre, les petits apprennent leurs lettres, Axel annone ses phrases; à la fin, c'est l'été, les arbres sont verts, les petits savent composer une phrase entière, et Axel lit avec le ton: sur le temps cyclique de la nature s'est greffé le temps linéaire des progrès accomplis, le temps propre de l'homme.
Cette inscription dans la nature et le monde rural, fréquemment rappelée, est une des originalités de Être et avoir : la plupart des "films d'école" sont situés en milieu urbain, et prennent dés lors en charge les problèmes inhérents à ce milieu même; mais au lieu de faire de cette école de campagne un cas unique et peu représentatif, cette situation permet de rappeler combien le lien avec la nature est fondamental et manque aux écoliers des villes, les sorties et les classes vertes essayant de suppléer à ce manque. Une sortie en luge dans la neige, une excursion dans la blondeur des champs de juin, une dictée en plein air sous les arbres de la cour agrémentent ainsi la vie de la classe. Mais ces activités extérieures restent l'occasion d'apprentissages: maîtrise de l'espace ou du corps, lien avec la communauté, qui complètent les savoirs acquis en classe et rejoignent ceux que permet la vie de famille.
Et il n'est pas toujours facile de maîtriser les uns et les autres: ainsi voit-on Julien, le costaud de douze ans qui manie avec aisance le tracteur paternel, s'empêtrer un soir dans une multiplication à quatre chiffres qui finira par laisser perplexe toute la famille: la succession des scènes confronte savoirs concrets et savoirs abstraits, monde réel et monde de l'école, en montrant qu'ils ne sont pas opposés, mais bel et bien complémentaires, ceux-ci permettant d'approfondir et de mieux maîtriser ceux-là. Le choix de filmer une classe de primaire souligne d'ailleurs l'idée que l'école est le lieu où l'on acquiert les savoirs fondamentaux: lire, écrire, compter, mais aussi vivre avec les autres, se connaître et se dominer soi-même, s'engager dans son travail, apprendre à affronter et à maîtriser le monde.
Au cours de séquences parfois longues, toujours attentives, Nicolas Philibert suggère l'idée que les vertus cardinales d'un maître d'école sont l'autorité, mais aussi la patience et l'écoute. La discipline imposée par monsieur Lopez à ses jeunes élèves reflète non pas un formalisme rigide, mais un projet à long terme, toujours orienté vers le développement personnel des enfants. Relever et faire corriger une faute, discuter d'une bagarre survenue entre deux garçons ou des problèmes d'adaptation d'une élève, cela demande du temps, à l'instituteur comme au réalisateur, pour que les intéressés se sentent non pas dirigés, gouvernés, mais soient désormais conscients de leurs problèmes, capables de les analyser et de les dominer. Cela ne marche pas toujours, on a du mal à apprendre le nombre sept ou à dépasser sa réserve, et la discussion ne guérira pas le père d'Olivier, que l'on devine atteint d'un cancer. Mais on aura pu parler, faire passer la réalité dans le langage, on aura appris à vivre avec elle. Alors que les apprentissages proprement scolaires forment la trame de base de son film, le réalisateur parvient à montrer comment l'école s'ouvre au monde, comment elle est aussi une école pour la vie, sans pour autant se détourner de ses objectifs premiers.
Enfin le choix de filmer une classe unique a orienté très tôt le projet de Nicolas Philibert. Ce choix est signifiant en lui-même: un certain nombre d'écoles rurales fonctionnent de cette façon, et il faut d'ailleurs souvent militer pour éviter la fermeture de ces classes, dont Être et avoir montre l'importance dans la vie des familles de cette région de montagne. Mais ce dispositif permet aussi de diversifier le matériau à filmer, de passer des premiers apprentissages des petits à ceux des grands que monsieur Lopez prépare à l'événement à la fois attendu et redouté que constitue l'entrée au collège. Et il permet aussi de jouer sur la diversité des âges et des origines, et d'en montrer les avantages: les grands se responsabilisent en s'occupant des plus petits, qui à leur tour veilleront sur les nouveaux, les tout-petits de deux-trois ans que la classe accueille à la fin de l'année pour un après-midi. Chacun est accepté avec ses différences: Marie, au visage tout rond et aux yeux bridés, s'intègre à la classe comme la blonde Alizé, et comme d'autres élèves plus réservés et plus timides. L'itinéraire même de monsieur Lopez, fils d'immigré espagnol devenu instituteur, illustre d'ailleurs l'idée que cette pratique à la fois exigeante et attentive de l'école est bien ce qui permet l'éveil, l'intégration, la formation et l'éducation de tous. Un éveil et une formation que ce beau film nous permet de découvrir et de partager, le travail du documentariste rejoignant alors celui du maître d'école...

 

Catherine Raucy