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Mischka

un film français de Jean-François Stévenin,
avec Jean-Paul Roussillon, Jean-François Stévenin, Salomé Stévenin,
Rona Hartner,Yves Afonso...

 

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

    Jean-François Stévenin est un drôle de type. A cinquante-huit ans, il semble en effet tourner sans arrêt, passant sans barguigner du cinéma d'auteur au cinéma grand public: en 2000 et 2001, il est ainsi à l'affiche des Frères Soeur, une comédie de Frédéric Jardin, et du Pacte des loups, mais aussi de Love Me, de Laetitia Masson et de De l'Amour, de Jean-Luc Godard... Mais cet habitué des seconds rôles est aussi réalisateur à ses heures, quand l'envie est suffisamment forte et les caisses de sa maison de production, Sagamore Cinéma, suffisamment remplies. En 1978, il a réalisé le Passe-Montagne; en 1986, Double Messieurs ; en 2002, voici Mischka.

Double Messieurs pourrait, à première vue, être le titre de chacun de ses films: dans le Passe-Montagne, Stévenin nouait amitié avec Jacques Villeret; dans Double Messieurs, il avait pour partenaire Yves Afonso; dans Mischka, il fait équipe avec Jean-Paul Roussillon.
Mais les réduire à cela ne serait pas rendre justice à ces films improbables, tous bâtis sur le principe de l'errance, de la liberté du récit, mais aussi de la multiplication des rencontres.

Mischka, ainsi, raconte l'histoire d'un personnage qui n'existe pas, puis qui se met à exister par la grâce d'une rencontre. Un vieil homme obèse et effaré est "oublié" par son fils sur une aire d'autoroute. Après quelques périgrinations, il échoue dans un hospice de la région d'Auxerre; l'un des employés, Gégène, lui-même passablement malmené par la vie, prend en affection le vieillard mutique, et le baptise Mischka, comme le petit ours solitaire des albums du Père Castor. Et c'est ainsi que débute un conte de Noël en plein été, sur les routes de France, de la Bourgogne à la Gironde.
Car ce road-movie bucolique va nous faire traverser d'Est en Ouest, très loin des villes, une France rurale et littorale, la France des villages et des petits bourgs, des autoroutes et des départementales, des campings et des petits restos du bord de mer.

Mais le voyage est capricieux, les rencontres et les hasards se succèdent. Certains personnages sont mobiles, et feront route avec les deux compères: la jeune Jane et son petit frère, la bohémienne Joli-Coeur. D'autres sont sédentaires, et seront au centre de certaines digressions du récit, comme le père de Jane ou Muller, le copain un peu fêlé de Gégène, autour de qui se met en place l'une des scènes les plus surprenantes du film, celle où Johnny -- Le Johnny -- descend du ciel en hélicoptère pour venir au milieu des champs voir son vieux pote. Mais cet épisode lui-même sait se faire attendre: le rythme du film est lent, ou plutôt nonchalant, les faux départs et les erreurs d'itinéraires se succèdent, les personnages se quittent et se retrouvent avec effusion, mais toujours au gré du hasard, comme si aucun n'était en mesure de véritablement programmer son destin, seulement d'avoir un but, une raison d'avancer: Jane veut retrouver son père, Gégène se trouver une fille, et Mischka veut vivre, tout simplement, entouré de cette nouvelle famille qu'il s'est trouvée sans le vouloir, et qui se maintient autour de lui par une sorte de pouvoir magique de l'amitié.

En effet, le sujet secret du film n'est pas tant le voyage que les êtres humains et leurs fêlures, les liens autour d'eux qui se dénouent et qu'ils tentent de renouer ailleurs. "Familles, je ne vous hais pas, mais vous allez mal", semble dire Stévenin, qui ouvre son film sur les râleries d'un vacancier conduisant sa tribu (épouse, filles et père impotent) vers les plages de l'Atlantique: personne n'est heureux de son sort, les gens restent ensemble et rêvent d'aller ailleurs. Cette évasion, Mischka et Gégène vont la réaliser, à leur corps défendant; mais ces hommes "libres" n'auront de cesse qu'ils ne retrouvent des liens avec les autres. Ainsi Gégène se retrouvera-t-il un "père", une "fille", puis une femme: la solitude est folie, mal-être, parfois déchéance, et seule une famille choisie peut empêcher qu'on ait froid au coeur de l'été. Les "héros" de Stévenin sont à la dérive, pas à leur place, embarrassés de leurs corps et de rêves qu'ils ont du mal à dire: massif, placide, toujours un peu égaré, mais parfois tellement lucide, le personnage de Mischka, littéralement "habité" par Jean-Paul Roussillon, semble un personnage de Beckett déambulant dans la campagne bourguignonne et sous les pins du Sud-Ouest.

Mais l'important, c'est quand même le soleil: grâce à la lumière de l'été, à la chaleur des amitiés, Mischka peut prendre en compte la misère humaine sans être misérabiliste, et rester avant tout un film de potes (le générique de fin est un modèle d'hommage aux amis et à la famille), un album de vacances que l'on peut feuilleter à l'aise, et où le réalisateur ne se refuse aucun plaisir, de la beauté de deux filles fredonnant une chanson le soir sur la plage à ces plans superbes et gratuits de campagne ou d'horizons marins: autant d'instants volés au réel qui font oublier les petites faiblesses de la fiction. Entre l'humanité de Ken Loach et la liberté de Jacques Rozier, Jean-François Stévenin a trouvé sa place.


Catherine Raucy