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Amen
un film français de Costa-Gavras,
d'après la pièce "Le Vicaire" de Rolf Hochhuth,
avec :
Ulrich Tukur, Mathieu Kassovitz, 
Ulrich Mühe et Michel Duchaussoy

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire "Cinéma" 



    Comme toutes les oeuvres qui s'attaquent à un sujet fort sur le plan de l'Histoire et de la morale, le film de Costa-Gavras risque de disparaître derrière les polémiques qu'il suscite. Il est vrai que son auteur, depuis Z, poursuit une oeuvre où la dénonciation, la volonté d'explorer les zones d'ombre subsistant dans l'histoire contemporaine l'emporte souvent sur l'ambition proprement artistique. Mais la dénonciation n'est-elle pas plus efficace quand le travail de la mise en scène s'allie à la force des prises de position? Après les grands films dérangeants que furent Z (1969) et l'Aveu (1970), après les réussites de Missing (1982) et Music Box (1989), Amen apparaît comme un film fort, mais qui ne suscite pas l'adhésion aussi bien qu'il pourrait le faire si la volonté didactique ne l'emportait pas souvent sur le désir plus simple de traduire par les moyens du cinéma des sentiments et des idées essentiels.
    Il est vrai d'ailleurs que le désir de faire du cinéma sur un tel sujet - la réserve prudente de l'Eglise catholique face au génocide perpétré contre les juifs - était une entreprise risquée: les reproches que firent naître en leur temps la Liste de Schindler ou la Vie est belle le montrent bien. Loin d'édulcorer ou de céder à la complaisance, le cinéaste se montre conscient du fait qu'il s'agit bien de représenter l'innommable, l'irreprésentable. A cet égard, la scène où Kurt Gerstein, le personnage principal, découvre à travers un oeilleton les horreurs de la "solution finale"est exemplaire: aucune image de la chambre à gaz ne nous est montrée, et la monstruosité du système des camps d'extermination ne sera évoquée que par allusions: un plan général sur le camp, des monceaux de vêtements récupérés, des cheminées d'usine fumantes, un train bondé dont on fait descendre les passagers. Nous savons ce qui se passait dans les camps, et si nous ne le savons pas on nous le laisse deviner, comme le devine Gerstein à travers les chiffres qu'alignent les responsables nazis: tant de boîtes de Zyklon B nécessaires pour éliminer dix mille à quarante mille "unités², tant de minutes d'attente nécessaires avant de pouvoir recommencer l'opération d'élimination...
    Dans ces passages, la narration respecte en effet le point de vue de Gerstein, officier SS et croyant, horrifié et contraint d'obéir s'il veut pouvoir continuer à témoigner et à être, comme il le dit lui-même, "l'oeil de Dieu en enfer². L'interprétation que donne de ce personnage l'acteur allemand Ulrich Tukur est remarquable de justesse et de sobriété. L'itinéraire de Gerstein, responsable des services d'hygiène, scientifique intègre dont les nazis vont exploiter les compétences, est montré avec toutes ses difficultés: au milieu d'une Allemagne fragilisée par des années de crise et de guerre, qui se raccroche à son identité et à ses valeurs traditionnelles, les persécutions exercées contre les juifs sont minimisées, effacées de la conscience collective et des préoccupations quotidiennes de chacun. Isolés, puis "exilés², les juifs semblent disparaître sans laisser de traces; et les révélations de Gerstein ne suscitent  qu'indifférence et incrédulité. Absente de l'écran, ignorée par les citoyens ordinaires, l'élimination du peuple juif semble n'exister que dans le discours de l'officier SS.
   Le film bascule et se dédouble à partir du moment où Gerstein, en désespoir de cause, décide de faire avertir le Pape Pie XII pour le pousser à prendre publiquement position contre le génocide. Impuissant à se faire entendre du nonce, l'envoyé du Pape à Berlin, Gerstein trouve un allié inattendu en la personne d'un jeune prêtre, Riccardo. Si l'interprétation d'Ulrich Tukur donne à Gerstein une réalité à la mesure de son rôle historique, celle de Mathieu Kassovitz ne parvient pas tout à fait à faire oublier le caractère fictif de son personnage, dont l'invention est un subterfuge permettant de montrer de l'intérieur les rites et les prestiges de la cité du Vatican. De même, si le tableau de l'Allemagne des années 40 semble très juste, grâce aux acteurs mais aussi au travail sur les décors, la lumière, aux dominantes grises et marron de la photographie, les ors et les pourpres, la beauté des façades italiennes éclairées de soleil accentuent d'une certaine manière le caractère manichéen et un peu caricatural de l'évocation du Vatican. L'opposition entre l'horreur des camps et le luxe de l'Eglise, entre la brutale réalité et la rhétorique benoîte du clergé est soulignée trop lourdement, tout comme le leitmotiv des trains revenant vides des camps de la mort est une figure utilisée de façon trop insistante pour rappeler l'urgence et la nécessité d'agir dont ont pris conscience les deux personnages principaux.
    Le propos de Costa-Gavras se fait d'ailleurs plus nuancé quand il suggère que la prudence, sinon l'indifférence face au génocide dicta l'attitude adoptée par le Pape, mais aussi par les Alliés. Si Allemands et Italiens préférèrent souvent ignorer le martyr de ceux qui n'étaient pas des leurs, autrement dit pas chrétiens (beaucoup cependant, comme le rappelle une scène du film, cherchèrent au contraire à aider les familles juives à échapper aux rafles), l'attitude des responsables politiques n'est pas dénoncée comme imputable à l'ignorance ou à la haine raciale, mais bien comme choix diplomatique. A partir de là, la portée du film semble plus actuelle. En 1965, la pièce de Rolf Hochhuth dénonçait comme criminelle, quelques années après la mort de Pie XII, la réserve trop prudente adoptée par le Pape. En 2002 cette dénonciation s'inscrit dans un débat historique portant sur des faits vieux de plus de cinquante ans; elle relève du devoir de mémoire, mais peut sembler, comme combat, un peu dépassée. Mais les enfers ne manquent pas dans la dernière décennie du XXe siècle et les premières années du XXIe, et la prudence des dirigeants est bien toujours la même, quand elle ne dissimule pas des implications plus troubles. En l'analysant de cette manière, la croisade de Gerstein et de son compagnon apparaît aussi comme le combat de deux individus qui refusent de se taire et de se résigner, même quand les puissants leur opposent une fin de non-recevoir. Sans doute déjà présente dans la pièce, la concentration du regard sur le combat d'individus isolés rappelle certaines conventions de la narration hollywoodienne; mais la fin très ambigüe du film tourne justement le dos à ces conventions, et montre une vision de l'Histoire qui n'a rien d'idéaliste et d'édulcoré.
    Les critiques qui ont traité de ce film ont peu parlé du personnage du Docteur, incarné par Ulrich Mühe et vraisemblablement inspiré par le sinistre docteur Mengele qui, après avoir sévi dans les camps de la mort, prit sa "retraite"au Brésil. Le rôle joué par ce personnage, même s'il n'est pas toujours vraisemblable, est essentiel sur le plan dramatique. Souriant et cynique, il apparaît dés le début comme un personnage maléfique et intriguant qui va rapidement percer à jour les véritables motivations de Gerstein, sans pour autant le dénoncer aux nazis. Par estime, ou plutôt par un sadisme raffiné, il va au contraire protéger le scientifique et l'impliquer toujours plus avant dans le système des camps d'extermination, lui permettant d'en voir chaque jour davantage, mais sans jamais renier lui-même les valeurs qui ont présidé à l'élaboration de ce système. Cette incarnation élégante du Mal dévoile toute son ambigüité dans les dernières séquences du film. Pour expier les fautes de son Eglise et rejoindre dans son martyr le peuple originel du Christ, Riccardo, portant sur sa soutane l'étoile jaune, monte dans un des trains qui emmènent vers les camps les juifs raflés à Rome (l'épisode rappelle ces grands romans de la compassion que sont la Storia d'Elsa Morante et le Dernier des Justes d'André Schwarz-Bart). Loin de s'opposer à ce sacrifice, le Docteur le rend au contraire plus douloureux en assurant la survie dans le camp du jeune prêtre, pour le condamner en quelque sorte à assister à la défaite de son Dieu. Mais son indulgence pour Gerstein, autre homme de Dieu, n'est pas plus rassurante: ayant été capturé en 1945, ce dernier remet à l'armée française le rapport qui porte son nom, et qui est l'une des pièces maîtresses ayant permis la découverte des camps; puis il se suicide, comme s'il ne pouvait, tout comme Riccardo, survivre plus longtemps à la cohabitation avec l'horreur.
Que signifie la fin d'Amen, qui voit les partisans du Bien réduits au silence, et le démon bénéficiant de la protection de l'Eglise pour partir en Amérique latine? Que le Mal gagne toujours la partie, parce que les hommes sont trop indifférents ou trop corrompus pour agir en faveur de leurs semblables? Que la conscience morale et la révolte n'existent que chez quelques naïfs de toute façon impuissants? Ou que, comme le pensent beaucoup de croyants, c'est à travers chacun de nous, et pas autrement, que Dieu, ou le Bien, ou l'esprit d'humanité, quel que soit le nom qu'on lui donne, peut parler ou se taire, agir ou ne rien faire, pour toutes les misères du monde?

 

Une lettre de Lise Willar à Catherine Raucy à la suite de l'article :



Chère Catherine

J'ai apprécié votre compte-rendu de "Amen". Je ne parlerai donc pas des
passages où je suis d'accord avec vous (un seul exemple: votre appréciation
des films précédents de Costa-Gavras que j'ai tous revus avec émotion et
admiration) mais de ceux où mon opinion diffère de la vôtre. Vous les avez
peut-être découverts si vous avez lu les Mots...dits de la semaine dernière:
"Amen" et "Monsieur Batignole".

Vous parlez du coup d'oeil du Capitaine SS sur la chambre à gaz: ayant eu
quatorze personnes de ma famille proche déportées dans les camps dont aucune
n'est revenue, j'ai toujours mal supporté les films sur la shoah et je me
suis forcée pour voir "Amen" parce que le film était de Costa-Gavras et
"Monsieur Batignole" parce qu'on a dit (à ma grande surprise) que Gérard
Jugnot ne déméritait pas face à un metteur-en-scène que nous placions à coup
sûr cent coudées au-dessus!. Eh bien, justement, j'ai considéré que ce coup
d'oeil était un plan voyeur, une volonté de "faire dramatique" et n'était
pas du niveau insoutenable que je redoutais.

Je crois aussi que nous avons visionné suffisamment d'archives pour pour ne
pas considérer qu'un tel film puisse faire partie d'un "débat historique".

Vous évoquez des films ou des livres comme "La Storia" d'Elsa Morante et
"Le Dernier des Justes" de Scharwz-Bart. Je pense moi au "Grand Voyage" de
Jorge Semprun mais surtout au premier livre qu'il a écrit peu après la
Seconde Guerre Mondiale et que j'ai en vain cherché dans ma bibliothèque
sans le trouver à tel point que je me demande si je ne fais pas un amalgame
avec "Le Grand Voyage": en tout cas, un jeune homme montait dans le train de
déportés avec la petite Lise pour qu'elle se sente moins triste dans le
wagon de bois et cette image m'est toujours restée dans le coeur, ce que n'a
pas réussi à faire le geste "dramatique" (décidément je me répète) du jeune
abbé quand il a collé notre étoile juive sur sa soutane. Ma recherche aura
au moins servi à quelque chose: j'ai retrouvé "Le Vicaire" de Rolf Hochhuth
et je vais relire la pièce qui date bien, comme je le pensais, de 1963, mais
dont le souvenir n'était pas assez vif dans ma mémoire pour que je puisse
savoir jusqu'à quel point Costa-Gavras s'en était inspiré. J'ai également
retrouvé "Pie XII et le IIIème Reich" de l'historien Saul Friedlander qui
avait découvert dans les archives du IIIème Reich les dossiers concernant
les relations entre le Vatican et l'Allemagne nationale-socialiste. Il avait
de plus compulsé pour écrire son livre des textes provenant d'archives
américaines et israéliennes. Voici encore un ouvrage bon à relire.

En tout cas, chère Catherine, constatons que l'on n'a pas fini de parler de
la shoah, ce qui ne doit pas nous faire oublier les autres génocides et les
jours d'angoisse que nous vivons aujourd'hui où les droits des hommes de
toutes races, religions ou appartenances sociales sont remis en question
malgré les efforts des "Hommes et des Femmes de bonne Volonté" dont je
souhaite faire partie.

Amitiés Lise 


La réponse de Catherine Raucy à Lise Willar :


Chère Lise,

votre avis sur la scène où Gerstein découvre la réalité des chambres à gaz recoupe celui d'un psychanalyste (je n'arrive pas à me souvenir de son nom) qui a publié dans Libération un article sur Amen. J'avoue que je ne suis pas d'accord avec ce point de vue, même si je reconnais que le film de Costa-Gavras n'évite pas toujours le pathos. Cette scène est nécessaire pour nous introduire dans le point de vue du personnage, et son ambigüité reflète essentiellement celle de la position du héros, officier SS collaborant avec les uns et chrétien horrifié par le sort des autres. Etant donnée cette situation, de quelle autre façon cette scène aurait-elle pu être tournée? Costa-Gavras, selon moi, a eu raison de refuser le spectacle de l'extermination, et son film, même s'il retrace des faits réels, est une fiction destinée au grand public qui ne pouvait pas adopter la rigueur documentaire de Claude Lanzmann dans Shoah ou de Resnais dans Nuit et brouillard, qui montrent les images d'archives et les restes des camps en respectant entièrement le point de vue des victimes.

Vous dites par ailleurs que le film ne peut relever d'un débat historique. Je pense pourtant que les jeunes générations le voient ainsi, mais que le film a le mérite de présenter l'Histoire de manière à la fois suffisamment pudique et suffisamment évocatrice pour leur donner envie de se confronter vraiment à cette période douloureuse. La présence au générique de Mathieu Kassovitz aura sans doute aussi pour effet d'attirer ce public-là, et c'est tant mieux. La "leçon" plus contemporaine que j'évoque dans mon article n'est pas forcément évidente au premier abord, mais elle a pour intérêt d'élargir le débat et peut-être d'éveiller les consciences: si la faute de l'Eglise appartient désormais à l'Histoire, il ne faut pas croire pour autant que la Bête est morte...

Pour terminer sur un sujet plus léger, j'ai vu Monsieur Batignole, et j'ai trouvé ce film à la fois drôle et malin, dans la mesure où il rappelle, en les parant des atours de la comédie, quelques vérités sur l'attitude des Français sous l'Occupation. Evoquer entre jambons et andouillettes les problèmes traités par le Chagrin et la pitié d'Ophüls, il fallait le faire! Cela dit, je n'irai pas jusqu'à faire de ce film sympathique l'égal d'Amen, malgré les défauts du film de Costa-Gavras: il me semble que les deux ne boxent pas dans la même catégorie...

Amitiés, et merci de votre message. Catherine


Catherine Raucy