ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy

Huit femmes
un film de François Ozon, avec Fanny Ardant, Emmanuelle Béart, Danielle Darrieux, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert,Virginie Ledoyen, Firmine Richard et Ludivine Sagnier

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire "Cinéma" 


    Après le sobre Sous le sable, tout entier dédié aux désarrois de la solitude et à la beauté androgyne et un peu austère de Charlotte Rampling, François Ozon revient au film de groupe et à une veine plus iconoclaste, dont relevaient déjà Sitcom et Gouttes d'eau sur pierres brûlantes.  Comme ces deux films en effet, Huit Femmes présente une satire grinçante et drôlatique de la famille bourgeoise, et fait la part belle aux rapports d'agression et de désir. Mais le succès de Sous le sable a permis au réalisateur de rassembler devant ses caméras une troupe prestigieuse qui, de Danielle Darrieux à Ludivine Sagnier, représente plusieurs générations d'actrices, et plusieurs générations de cinéma. Inspiré d'un ancien succès du théâtre de boulevard, une pièce de Robert Thomas créée dans les années soixante, le film joue pleinement sur le décalage existant entre l'oeuvre de départ et l'époque actuelle: rassemblées dans une gentilhommière néo-gothique qui évoque l'univers d'Agatha Christie, les actrices apparaissent costumées à la mode des années cinquante: robes "couture", jupes amples à mi-mollet, corsages ajustés qui mettent en valeur leur féminité sans pour autant la mettre, si l'on peut dire, "à portée de la main", et le réalisateur semble les pousser à jouer de leurs charmes tout en accentuant à l'extrême le "typage" de leurs personnages et les conventions de l'intrigue.
    Car il devient vite évident que le principal intérêt du film n'est pas de nous révéler laquelle de ces huit femmes a tué Marcel, l'invisible "chef de famille", mais de nous faire assister aux affrontements verbaux, et parfois physiques, auxquels vont se livrer ces dames. Le réalisateur a manifestement pris plaisir à offrir à ses huit "joyaux" un écrin de couleurs digne de leur éclat, mais aussi à jouer avec leur image: la bourgeoise élégante (Catherine Deneuve), la mante religieuse (Fanny Ardant), la vieille dame charmante (Danielle Darrieux), la soubrette ambigüe (Emmanuelle Béart), la cuisinière dévouée (Firmine Richard), la lycéenne délurée (Ludivine Sagnier), voire même à les utiliser à contre-emploi, en faisant jouer à Isabelle Huppert, naguère pianiste sulfureuse, une vieille fille hypocondriaque qui n'aime pas lire (!), et à Virginie Ledoyen, ex-héroïne libérée de Jeanne et le garçon formidable, une "vraie jeune fille" dont la façade rose et trop parfaite se lézardera peu à peu.
   Ce jeu est souvent très drôle: les dialogues abondent en reparties vachardes et réjouissantes, et le scénario multiplie les rebondissements décoiffants, révélant peu à peu des abîmes de noirceur. Mais la limite de cette intrigue est peut-être que, quelle que soit l'élégance de la mise en scène, elle reste à nos yeux un jeu dont la férocité nous fait rire sans nous ébranler; et dans cette mesure les séquences qui semblent vouloir faire prendre au film une autre direction ne fonctionnent pas très bien. La comparaison entre les différentes séquences musicales est à cet égard révélatrice. Suivant l'exemple d'Alain Resnais dans On connaît la chanson, Ozon offre en effet à chacune de ses actrices un numéro chanté. Mais tous n'ont pas le même charme pour le spectateur. Certains restent dans le ton ou l'accentuent: en chantant à la mode yé-yé "Papa, t'es plus dans le coup", Ludivine Sagnier annonce d'une façon burlesque la macabre découverte qui clora le premier acte de la pièce; en chantant "Vivre libre sans amour" ou "Toi jamais", Fanny Ardant ou Catherine Deneuve ne font qu'ajouter, sans pour autant surprendre, quelques ombres aux  portraits typés qu'elles dessinent depuis le début du film. Mais les solos de Firmine Richard ou d'Isabelle Huppert découvrent dans leurs personnages des secrets trop surprenants pour que nous y croyions vraiment, et "Il n'y a pas d'amour heureux", le poème d'Aragon que chante Danielle Darrieux, semble vouloir donner au film une profondeur et une sincérité qui détonnent dans le climat artificiel et passablement vénéneux qui s'est peu à peu installé. Comme si Ozon avait voulu à la fois servir ses actrices et les pièger, comme s'il s'était fait piéger lui-même dans un dispositif dont il revendique ouvertement la théâtralité, sans tout à fait l'assumer complètement semble-t-il.
     Le jeu avec les références cinématographiques est à cet égard un élément révélateur. Divertissement cinéphile, Huit Femmes évoque ainsi tour à tour Hitchcock, Bunuel, Autant en emporte le vent, les mélos de Douglas Sirk et les derniers films de François Truffaut. La présence conjointe de Fanny Ardant et de Catherine Deneuve semble en effet un hommage au réalisateur du Dernier Métro et de Vivement Dimanche, et la séduction des deux actrices est parfaitement mise en valeur. Mais Ozon n'a ni la fraîcheur ni le regard profondément amoureux de "l'Homme qui aimait les femmes", ni l'attirance profonde pour les ravages de la passion que révélaient Hitchcock ou Sirk dans Vertigo ou Mirage de la vie. La mariée est assurément en noir, mais elle est peut-être aussi trop belle, trop intelligente et plutôt perverse: ce film épicé et vachard nous intrigue, nous fait rire et jubiler, mais ne nous touche pas vraiment. Ozon reste pour l'instant du côté de la satire et de l'irrespect, comme si, après la grâce un peu froide de Sous le sable, il avait peur de toucher à nouveau aux sentiments, et au réel.

Catherine Raucy