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En voyant l'Anglaise et le Duc, le premier
mot qui vient à l'esprit est celui de culot. Mais c'est un culot
tranquille qui a présidé ici aux choix de mise en scène et de décors:
des toiles peintes aux tons verts et beiges figurent les rues et les
places du Paris de l'Ancien Régime, encore mélangé à la campagne
environnante. Les intérieurs, cadres de longs dialogues, offrent les mêmes
tons neutres, un peu austères, que rehaussent seulement le raffinement
des accessoires et la séduction des toilettes que la vogue d'un naturel
à la Rousseau avait mises à la mode en ces années 1780-1790. Et l'effet
paradoxal de ces décors qui paraissent empruntés au théâtre est de
nous plonger sans heurts, mieux que n'auraient fait les murs d'une ville réelle
filmés au ras du pavé, dans une époque révolue depuis plus de 200 ans,
de dérouler sous nos yeux comme dans un castelet de marionnettes une période
agitée de l'Histoire, telle qu'a pu l'observer depuis la position très
particulière qui était la sienne l'Anglaise du titre, la citoyenne Grace
Elliott.
Etant femme, anglaise et royaliste de coeur, Grace
Elliott se retrouve en effet triplement étrangère au monde viril et
violent de la Révolution française. Elle en voit le brutal triomphe dés
les premières scènes du film, lorsque les meurtriers de la princesse de
Lamballe lui montrent fièrement la tête de leur victime plantée au bout
d'une pique. Traitée en saynète pédagogique -- la tête est de cire et
l'irréalité assumée des décors maintient la distance --, la scène
annonce clairement, par ailleurs, le fait que la narration filmique adhèrera
le plus souvent au point de vue de l'héroïne. Et les séquences qui
suivent: sa fuite clandestine à la campagne, son retour à Paris pour
sauver un noble de sa connaissance qui lui a demandé de l'aider, nous
font en effet trembler pour elle et souhaiter le succès de ses
entreprises.
Mais le caractère parfois emphatique du commentaire en
voix-off et du jeu des acteurs écarte le film du pur pathétique et le désigne
clairement pour ce qu'il est: la figuration subjective d'événement
marquants, et sous des apparences conformes aux canons esthétiques de l'époque.
Les couleurs, les postures, les visages, les dialogues placent ainsi le
spectateur du XXIe siècle devant la représentation sociale que
donnaient, chacune à leur manière, la courtoisie de l'Ancienne France et
la rudesse des révolutionnaires. Par son caractère ouvertement théâtral,
cette représentation rappelle bien sûr la Marquise d'O et Perceval
le Gallois, du même Eric Rohmer, mais aussi la vision que donnait de
cette même période révolutionnaire les Deux Orphelines, un mélodrame
muet de D.W.Griffith, réalisé en 1921.
Spectatrice de la Révolution, mais aussi actrice
à ses heures, Grace Elliott traverse la période en femme prudente, mais
aussi en résistante attachée à une monarchie qu'elle considère comme
sacrée. Comme pour tempérer l'audace que constitue cette vision plutôt
inhabituelle de la Révolution, Rohmer confronte la dame anglaise à son
ancien amant, le duc d'Orléans, que les révolutionnaires appelleront
Philippe-Egalité. Développées comme des dialogues de théâtre, leurs
conversations, en contrepoint de scènes plus mouvementées, évoquent l'amplification
progressive du mouvement révolutionnaire auquel le duc a décidé d'apporter
son soutien, avant de se faire balayer par lui; le climat d'amitié
amoureuse qui existe entre les deux personnages atténue cependant l'aridité
de ce contenu. A l'idéal de progrès démocratique défendu par un prince
éclairé qui prend peu à peu conscience de la profondeur et de la
violence des bouleversements qu'il a appelés de ses voeux, le cinéaste
oppose la méfiance et l'indignation de la jeune anglaise, qui finit par
rompre avec son ancien amant quand elle apprend qu'il a voté la mort du
roi.
Et les deux poins de vue finissent par se
relativiser, ou plus exactement par se corriger l'un l'autre: le destin du
duc peut apparaître comme le résultat d'un aveuglement tragique, mais
aussi comme un sacrifice héroïque à l'avenir qu'il rêvait pour la
nation française; celui de Grace Elliott, perpétuellement menacée et
chaque fois sauvée par sa détermination et son courage, peut en faire
une héroïne du camp monarchiste ou la survivante d'un monde désormais révolu.
L'ambigüité de Rohmer est de nous montrer l'itinéraire de celui-là à
travers le regard de celle-ci. Mais, en laissant au duc le temps de présenter
sa défense, il redonne une objectivité à son récit, et transforme une
évocation faussement désuète en une subtile leçon d'Histoire.
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