En 1983, Francis Ford Coppola réalisa deux films, adaptés de
deux ouvrages de la romancière américaine Susan E. Hinton, The Outsiders et Rumble
Fish. Ces faux jumeaux (même univers de référence, même vedette - le jeune Matt
Dillon-, même lieu de tournage - la petite ville de Tulsa, en Oklahoma -, même équipe)
connurent des fortunes radicalement diverses. Oeuvre onirique et en partie expérimentale,
d'une grande recherche formelle, Rumble Fish dérouta la critique et le public
américain, et n'eut que peu de succès. Ce film est aujourd'hui considéré comme l'un
des plus étonnants de son auteur. De facture plus classique, plus proche des
stéréotypes véhiculés par les teen-movies des années 70, comme American Graffiti
de George Lucas, The Outsiders n'enchanta pas plus la critique, mais remporta un
certain succès auprès des jeunes. En le ressortant cet été, le cinéma parisien
Action-Ecoles permet, une vingtaine d'années plus tard, de jeter sur ce film un regard
nouveau.
Première constatation: The Outsiders mérite bien son
titre: avec le recul, il apparaît en effet comme une pépinière de jeunes acteurs dont
les carrières furent très différentes. Tom Cruise, à peine entrevu dans un rôle
secondaire, deviendra la star que l'on sait. Matt Dillon et Rob Lowe ont connu des jours
de gloire; Patrick Swayze et Emilio Estevez ont une filmographie moins brillante, mais
sont encore connus aujourd'hui. La chose en soi n'aurait qu'un intérêt anecdotique. Mais
les difficultés de la jeunesse et le droit à l'existence sont justement des thèmes
-clés du film. Comme Rumble Fish, qui évoque l'admiration d'un jeune garçon pour
son frère aîné, devenu son héros et son modèle, The Outsiders décrit en effet
une adolescence perdue et violente, en quête de repères. Cet univers était déjà celui
de la Fureur de vivre, un film de Nicholas Ray sorti en 1955 et qui fortifia le
mythe de James Dean.
En réponse au drame sec et nerveux de Nicholas Ray, Coppola
réalise un film nostalgique et presque sage, plus mélancolique que violent, à l'image
du narrateur et personnage central, le jeune Ponyboy Curtis. Impliqués dans les
affrontements de deux bandes rivales, les Greasers, issus des quartiers pauvres, et les
Socs, les gosses de riches, Ponyboy et son ami Johnny, deux gamins fragilisés par la
disparition ou la démission de leurs parents, vont être entraînés sans le vouloir dans
la spirale de la violence. Protégés par Dallas, un voyou plus agé qu'eux -- le
personnage est joué par Matt Dillon, dont la grâce crève l'écran --, ils connaîtront
quelques jours de répit à la campagne, réfugiés dans une église désaffectée. Cette
séquence idyllique donne la tonalité secrète du film: proximité de la nature, désir
de paix, complicité toute simple entre les deux adolescents. Références inattendues, un
poème de Robert Frost et la lecture d'Autant en emporte le vent évoquent l'attachement
à la beauté et le rejet de la guerre. Cette parenthèse paisible se refermera dans la
violence, Johnny, Dallas et Ponyboy devenant à la fois des héros et des victimes.
A travers des sentiments simples, Coppola évoque les
interrogations d'une jeunesse encore proche de l'enfance, imitant maladroitement les
postures agressives du monde viril. Ces thèmes n'ont rien de très nouveau; mais la
facture du film, parfois proche du chromo, hésitant entre le mélodrame et la tragédie
shakespearienne, stylise ces stéréotypes et les dépasse du même coup. Derrière les
couchers de soleil saturés de couleurs et les naïvetés de la littérature adolescente
se laissent voir les ténèbres qui guettent les enfants perdus, et qui finiront par les
happer. Eloge de la beauté, peinture d'un monde menacé par la noirceur et la mort, The
Outsiders parvient à sublimer ses lieux communs en une sorte de parabole exemplaire.
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