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Roberto Succo
un film de Cédric Khan
avec Stefano Cassetti, Isild Le Besco, Patrick Dell'isola
d'après Je te tue de Pascale Froment |
L'errance sanglante de Roberto Succo a laissé, dix ans après, des
traces
durables dans les régions qu'il a traversées, et il est clair que Cédric Kahn
en tient compte et traite sa matière avec rigueur et respect. Le film est inspiré non
pas de la pièce de Bernard-Marie Koltès qui, en modifiant le nom du
protagoniste - Roberto Zucco -, annonçait bien qu'il appropriait cette
histoire à ses mythes personnels, mais du livre d'une journaliste, Pascale
Froment, et le scénario garde de ses origines un caractère très objectif,
minutieux, presque documentaire. Mais il s'aventure pourtant là où aucun documentaire
n'aurait pu aller: aux confins de la conscience du meurtrier et de ceux qui l'ont
côtoyé.
Sa force est en effet d'approcher Roberto Succo au plus près, tout en
refusant d'éclaircir totalement son mystère. Il y parvient en juxtaposant différents
points de vue: ceux des filles qu'il rencontre, ceux des femmes qu'il enlève, ceux des
policiers qui le traquent, tous aimantés par lui et incapables de le cerner, de le
maîtriser vraiment. La construction du récit évoque d'emblée le danger que représente
le tueur: la première séquence montre en effet la découverte macabre de deux cadavres,
le père et la mère de Succo. Mais même si ces images, tout comme le titre, enracinent
le film dans le réel en rappelant les crimes commis, ces actes ne sont pas rattachés
explicitement à la personne de l'homme que le spectateur découvre pour la première fois
dans un bar de la côte d'Azur, et qui dit s'appeler Kurt. La pulsion criminelle est une
donnée a priori du récit, mais son existence dans le personnage ne se découvre que
progressivement: Roberto n'est au début qu'un garçon un peu étrange, un peu brusque,
qui tourne en voiture sur une place ensoleillée de village pour impressionner la fille
qu'il désire. Une
heure après, il semblera une bombe à retardement, dont on craint sans arrêt
qu'elle n'explose. L'interprétation hallucinée de Stefano Cassetti
creuse le
personnage, lui donne une énergie brute, à la fois effrayante et séduisante,
qui fascine le spectateur et lui fait pressentir que chacun, en côtoyant ce
jeune homme aux yeux clairs, a frôlé la mort ou l'a rencontrée.
Cette très lente identification du personnage à ses actes explique peut-être
l'étonnante inconscience de Léa, la lycéenne qui deviendra la petite amie du tueur, ou
des deux filles qu'il rencontre plus tard dans une boîte de nuit. A l'une il avoue, par
bravade, avoir tué ses parents; les deux autres le voient abattre un homme sous leurs
yeux; et aucune ne songe à s'écarter de lui, ni à le dénoncer, comme si de tels faits
ne pouvaient pas appartenir au réel. Dans ce film où les crimes sont racontés, mais
finalement peu montrés, la conscience du Mal semble un principe évident pour les uns
(les policiers), mais non pour les autres (les jeunes filles); la
recherche du tueur est pour les uns un travail concret, laborieux, parfois
décourageant, pour les autres un fait abstrait, échappant à leur expérience,
jusqu'à ce que cette recherche s'impose à elles dans toute sa brutalité, par
la vision des armes ou des affiches placardées par la police. Et leur regard
est peut-être le nôtre.
Entre l'enquête des uns et l'inconscience des autres, Cédric Kahn
conserve une position morale qui se traduit par une distance respectueuse, une observation
attentive et un peu froide qui en s'interdisant tout pathos préserve au mieux la dignité
des victimes. Suivant chronologiquement l'itinéraire du meurtrier, il rappelle clairement
leur existence, leur humanité, sans la sacrifier au spectacle du fait divers: la nuit
dissimule l'humiliation et la terreur d'une mère et de son fils, dans une atmosphère de
conte noir; deux longues séquences de rapt montrent la force d'âme des femmes
kidnappées, la façon dont elles ramènent la situation au discours, apaisent
graduellement le tueur survolté, comme si finalement ce dernier ne cherchait que cela:
non pas la peur, mais le dialogue, le lien humain qu'il
est désormais impuissant à établir de lui-même. Ces scènes montrent à quel
point cet homme capable d'une violence aveugle et sans questions reste dans
sa folie proche finalement de la norme, pourrait y revenir peut-être.
Mais ses actes, qu'il revendiquera finalement dans une scène d'aveu
impressionnante, l'ont éloigné graduellement du monde des hommes. A la fin
du film, le discours dérisoire qu'il adresse aux curieux du haut du toit de sa prison est
un leurre qui n'empêche pas qu'il se réduise désormais à l'image médiatique et
malsaine d'un fait-divers. La multiplicité des identités et des visages, indice d'une
personnalité lézardée par le crime originel, se résoud dés lors en une figure de
monstre qui en elle-même n'explique rien, et que Cédric Kahn, sans
prendre aucunement le parti du meurtrier, a voulu, semble-t-il, approfondir et remettre en
question, dans une sorte d'interrogation sur le Mal.
Mais à la fin il ne restera plus à Roberto Succo qu'à se taire. |
Catherine Raucy |
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