ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy

Intimité
un film  de Patrice Chéreau
avec Kerry Fox, Mark Rylance, Timothy Spall, Marianne Faithfull
d'après le roman homonyme de Hanif Kureishi


    Intimité est le titre d'un roman de l'écrivain anglo-pakistanais Hanif Kureishi, qui fut le scénariste de My Beautiful Laundrette, et de Sammy et Rosie s'envoient en l'air, deux films réalisés par Stephen Frears dans les années 80. Dans ce roman en forme de monologue, un homme, Jay, s'interroge sur sa vie de couple et sur les raisons qui peuvent le pousser à rester, ou au contraire à couper les ponts, à quitter son foyer. Ce malaise et ce doute sont au coeur du film de Patrice Chéreau. Mais le texte qui a servi de déclencheur à l'écriture du scénario et donné son point de départ au film est une courte nouvelle, Veilleuse, issue du recueil Des Bleus à l'âme, qui évoque le même personnage: Jay a consommé la rupture, il vit seul, une femme vient le voir tous les mercredis pour faire l'amour, sans rien demander de plus. Introduite dés les toutes premières scènes, cette histoire qui ne veut pas en être une peut sembler un dispositif trop minimal, voire artificiel, une situation en tout cas difficile à tenir dans la durée. Mais le film va contourner cet obstacle, d'abord en jouant le jeu de la nouvelle, en prenant les corps pour sujet; ensuite en faisant de ce risque le centre même du récit qu'il déroule.
    Au commencement sont donc les corps: celui de Jay endormi, sur lequel se déroule le générique, celui de Claire, la femme qui vient le voir: corps imparfaits, émouvants, baignés de lumière froide, dont la caméra cerne au plus près l'intimité extrême. Ces scènes fébriles ou plus lentes suggèrent l'urgence du désir, l'importance, pour chacun de ces deux êtres, du contact sexuel qui devient à lui seul un langage, au point que l'absence de paroles échangées ne semble pas alors un manque. Mais une fois ces scènes terminées, une fois la porte close, apparaissent à nouveau le désarroi et l'insécurité intérieure dans lesquels vit Jay depuis qu'il a quitté les siens, et que reflète le lieu inhospitalier où il vit. Toute la première partie du film est en effet centrée sur l'homme, sur son passé aperçu par flashes, sur l'errance affective qu'il compense par une autorité, une dureté affichées. Digne d'être honoré tout autant que celui de sa partenaire (Kerry Fox a obtenu le prix d'interprétation féminine au Festival de Berlin), le jeu de Mark Rylance donne pleinement vie à ce personnage à la fois agressif et vulnérable, en quête de lui-même. Ayant coupé les ponts avec sa famille, Jay n'a en quelque sorte plus d'identité facilement définissable: il n'est plus époux; il n'est plus père que par intermittences, et son travail de barman lui donne droit à une certaine reconnaissance sociale, mais sans lui offrir autre chose que des contacts superficiels, ritualisés.
    Le petit nombre des personnages secondaires est à cet égard révélateur: en dehors de Claire, Jay semble ne fréquenter que son copain Victor, divorcé comme lui, et Ian, un jeune barman gay. D'abord considéré comme un élève, un protégé, le second deviendra rapidement, grâce aux confidences du héros, le spectateur lucide de son étrange histoire; les dérives du premier, ivrogne, fêtard et déboussolé, révèlent les abîmes où Jay, livré à sa solitude, risque de tomber. Ce "personnel" restreint suffit pourtant à Patrice Chéreau, dont le film évoque toutes les formes de relations humaines et leur importance pour la construction de l'être: relations de couple, relations d'amitié, univers familial, univers social. Deux longues et belles séquences, pendant lesquelles Jay suit Claire à travers Londres avant que la filature ne s'inverse, montrent ainsi les héros plongés dans un univers urbain multiple, coloré et fuyant, dans un espace peuplé et en mouvement où chacun constitue pourtant le repère de l'autre: hors de tout lien avec la famille, cette première cellule sociale, leur relation de hasard, sans cause ni raison autre que le désir physique, est comme un fil qui les relie l'un à l'autre.
    En effet, parce qu'elle se répète et se prolonge, cette relation pourtant limitée, par un accord tacite, au seul territoire des corps va un jour poser la question de l'amour et du couple. Est-il possible d'être ainsi amants sans amour? Ou plutôt une forme d'amour ne naît-elle pas, naturellement, des ces actes élémentaires et si intimes? Cette impossibilité de désolidariser le sexe de l'affectif, quand le sexe, comme il l'est ici, est une expérience vécue en profondeur, Jay va en prendre conscience le jour où, contrairement à l'habitude acquise, Claire ne vient pas. A cause de cette femme, il va découvrir le manque, l'attente, l'existence d'un autre monde où elle s'attarde au lieu de venir le rejoindre. Et dés lors il n'aura de cesse de savoir quelle est sa vie et de s'y immiscer, en la suivant d'abord, en s'efforçant ensuite d'y jouer un rôle qui dépasse celui qu'elle lui a assigné. Alors qu'il s'accommodait sans peine de son silence, il refuse dés lors de préserver son secret. Autour de la situation de la nouvelle, il élabore un roman.
    A partir de ce moment, le travail d'adaptation de Chéreau et de sa scénariste Anne-Louise Trividic se fait plus libre, en renonçant au point de vue unique du personnage masculin. Comme Jay, Claire a une vie, un métier, des incertitudes. Elle est actrice, le soir, dans l'arrière-salle d'un pub, le jour, elle donne des cours de théâtre en banlieue. Elle a un fils, un mari qui l'aime, à sa manière maladroite et attentionnée, un peu dépassé par l'insatisfaction qu'il sent en elle. "Ajouté" au matériau fourni par le roman et la nouvelle, le personnage du mari, interprété par l'acteur Timothy Spall, vu dans Secrets et mensonges de Mike Leigh, donne à cette existence plus de poids, plus de réalité, et permet de mettre en évidence l'espèce de perversité avec laquelle Jay va tenter de s'y introduire, de s'y définir une place. Après la plénitude silencieuse des scènes de sexe évoquées dans la première partie, les scènes de pubs se font bavardes: c'est par la parole que les relations se nouent, que le malaise peut se créer. Et dans l'entente équivoque qui s'établit entre les deux hommes, Jay finalement joue le rôle du traître.
    Aboutissant au triangle classique du théâtre de boulevard, le film en refuse cependant  toutes les facilités. Bien que de nature différente, le lien qui unit Claire à son mari n'est pas moins fort que celui qui s'est crée entre elle et Jay, et cette relation charnelle, du point de vue de la jeune femme, se suffit à elle-même telle qu'elle est: non pas le sexe sans sentiment, mais le sentiment dans le sexe, et qui ne demande rien d'autre; ainsi vécu, cet amour ne trompe personne. Mais en ajoutant au pur désir le besoin d'une possession plus exigeante, plus envahissante, Jay cesse de respecter la volonté de sa partenaire, et ne peut établir avec elle qu'une communication biaisée et malheureuse. Même si le lien charnel subsiste entre eux, il ne peut plus durer tel qu'il était.
    Ainsi, le film de Patrice Chéreau semble aboutir à une impasse: ni avec toi, ni sans toi. Mais il reste cette expérience étrange et extrême de l'amour, et la certitude que l'on peut en retirer: c'est dans la relation aux autres, quelle qu'elle soit, dans l'attention aux autres et à la trace qu'ils laissent en vous, que l'être humain existe et se contruit.

 

Catherine Raucy

 
                                                                                  

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