ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy

Les blessures assassines
un film de Jean-Pierre Denis
avec Sylvie Testud, Julie-Marie Parmentier, Isabelle Renaud
et Dominique Labourier
d'après l'Affaire Papin de Paulette Houdyer


Le César attribué récemment à Sylvie Testud distingue non seulement la carrière prometteuse d'une jeune actrice vue dans Karnaval de Thomas Vincent et dans la Captive de Chantal Ackerman, mais aussi un film remarquable et son metteur en scène. Auteur du beau Champ d'honneur, sorti en 1987 - l'un des rares films français portant sur la guerre de 1870 - et d'Histoire d'Adrien, film dialogué en occitan, le cinéaste Jean-Pierre Denis avait peu ou prou renoncé au cinéma depuis treize ans. Et c'est sur les instances d'une productrice, Michèle Halberstadt, qu'il a pris les commandes de ce film singulier.
Aux antipodes de Jean Genêt, qui dans Les Bonnes avait transposé le fait divers en lui donnant les allures d'un rite sacrificiel et d'une métaphore du théâtre, le scénario des Blessures assassines fait le choix d'une reconstitution scrupuleuse, presque documentaire, de l'histoire des soeurs Papin. La recréation de l'atmosphère des années 30 -- costumes sans éclat, sévérité des décors et des ruelles vieillotes du Mans -- ne semble pas avoir été un but en soi, mais la condition nécessaire pour retrouver la vérité de ces deux vies, par-delà l'horreur du meurtre. L'itinéraire de Christine, la soeur aînée, enfant mal aimée, domestique consciente de ses devoirs, accumulant secrètement les frustrations liées à la condition servile, est en particulier retracé minutieusement, exploré en profondeur, l'interprétation impressionnante de Sylvie Testud nous permettant de saisir toute l'intériorité du personnage.
Le choix d'un récit chronologique laisse en arrière-plan le fait divers tout en le laissant présager, comme l'inéluctable dénouement d'une tragédie. Mais bien avant que n'explose la violence des deux soeurs, la violence la plus grande est bien celle qu'elles subissent elles-mêmes dans leur famille ou dans leur travail. En l'absence du père, exclus et méprisé par sa femme, et dont le manque ne sera jamais comblé, Clémence, la mère égoïste et futile, et ses deux filles, Christine et Léa, forment en effet un trio vénéneux où la rancoeur de l'aînée s'oppose au pouvoir de la mère pour lui disputer la tendresse de la cadette. Placées - déplacées? -- par leur mère chez des maîtres successifs, les deux soeurs connaissent, après les déchirements de la famille, les humiliations discrètes et quotidiennes d'une condition dans laquelle aucune attention, aucun geste d'humanité ne leur est jamais dû. Même dans une "bonne place", les patrons restent des patrons, ils représentent une autorité, un regard, une menace toujours présente.
Et ce regard sera d'autant plus redouté quand les deux soeurs auront trouvé l'une dans l'autre le seul réconfort qui ne peut leur être ôté: l'amour incestueux. Comme le reste du film, la liaison entre les deux soeurs est filmée avec précision et pudeur, d'une manière qui souligne sa tendresse, mais aussi son caractère transgressif et désespéré. C'est ce dépassement du tabou qui va rendre Christine follement coupable, consciente qu'elle est, alors que sa soeur n'est qu'une enfant, de s'être aventurée par ces simples gestes au-delà de toutes les limites. Et dés qu'elles se sentiront surprises, prises au piège, le meurtre deviendra inévitable.
Loin des outrances et des complaisances du fait divers à scandale, le film de Jean-Pierre Denis, fidèle à son titre, montre une tragédie lente et feutrée, une implacable histoire familiale et sociale, où le meurtre apparaît finalement comme la légitime défense de deux êtres privés de tout amour et de tout droit à l'existence. Il ne s'agit plus de l'affaire Papin, mais d'une histoire à la fois effrayante et profondément humaine.

Catherine Raucy