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Animal Factory |
Le voyou minable de Fargo est à ce jour le rôle le plus mémorable de Steve Buscemi; mais l'acteur est aussi le metteur en scène de deux films, Happy Hours et maintenant Animal Factory dans lequel il explore un monde à part: celui de la prison. Le véritable initiateur de cette plongée dans l'univers carcéral n'est cependant pas Buscemi lui-même, mais un homme qui connaît bien cet univers pour y avoir vécu dix-huit ans: Edward Bunker, romancier et scénariste, personnage haut en couleurs que l'écriture et le cinéma ont en quelque sorte sauvé de l'enfermement à vie. Auteur de quatre romans, mais aussi scénariste de Runaway Train, d'Andreï Konchalovski, et conseiller technique sur le tournage de Heat, de Michael Mann, l'ancien taulard, loin de tirer un trait sur son expérience, a voulu au contraire en faire profiter le cinéma. Peu pratiqué en France, à l'exception de Zonzon, de Laurent Bouhnik, et surtout du Trou de Jacques Becker, le film de prison est aux Etats-Unis un genre à part entière, qui a ses fleurons, comme l'Evadé d'Alcatraz de Don Siegel, avec Clint Eastwood, et ses figures obligées: promiscuité, violence dans les rapports des détenus avec les matons, des détenus entre eux, rituels des repas, des promenades, etc... Ces figures, le film de Steve Buscemi ne les élude pas, se concentre au contraire sur elles pour les approfondir et les dépasser. Suivant l'itinéraire d'un garçon de bonne famille coincé pour un petit trafic de drogue, le réalisateur fait percevoir à travers le regard de ce personnage à la fois ignorant, vulnérable et instinctivement méfiant toute la violence de la prison, la brutalité des relations de pouvoir et de désir chez ces hommes privés de femmes, l'énergie négative qui s'accumule, mais ne peut qu'exploser sourdement, brièvement, parce qu'elle doit avant tout se dérober aux regards des gardiens. Bagarres, meurtres, viols auront ainsi toujours lieu dans la foule ou dans des lieux isolés et ne seront montrés que fugitivement, le film assumant le paradoxe qui veut que la prison soit à la fois un monde où chacun guette et se sent guetté, et un lieu où rien ne doit être clairement visible. Le choix d'une image presque monochrome, où dominent le bleu des chemises ou le gris sale des murs souligne l'uniformisation qu'impose la loi, mais met aussi en valeur les visages, le jeu des corps et des mouvements de groupe, la vie souterraine, individuelle, qui se développe au sein de la masse et qui, bien plus que la description du système carcéral, est le véritable sujet du film. Animal Factory ne montre que très peu d'images du monde extérieur, parce que ceux qui en font partie ne peuvent être qu'impuissants ou indifférents face à ce qui se passe derrière les murs. Le film se concentre sur un lieu, le pénitencier, et sur une action, la relation qui va s'établir entre le jeune détenu, Ron Decker, et un prisonnier d'une quarantaine d'années, Earl Copen. Capable de "régner en enfer", de maîtriser et de faire jouer en sa faveur certains rouages de la machine carcérale, ce dernier est devenu, grâce à son intelligence et à son charisme, une autorité parallèle reconnue par les gardiens et les autres détenus. En passant de la cohabitation avec un travesti pittoresque, équivalent d'une figure maternelle à la fois dévoyée et touchante, à une cellule individuelle proche de celle d'Earl, Ron passe en quelque sorte de l'enfance à la vie adulte, de la tutelle d'une "maman" bienveillante, mais marginale et qui ne peut rien lui apprendre, à celle d'un père de substitution ou d'un frère aîné dont le souci primordial va être de l'initier aux règles de la prison et à ses dangers, de l'aider à gérer la violence des autres et la sienne propre, mais aussi de lui permettre d'échapper à ce système. Très bien rendue par l'interprétation exemplaire de Willem Dafoe et du jeune Edward Furlong, la relation entre les deux personnages est particulièrement riche et complexe, et le réalisateur prend le temps d'en explorer les différentes phases: l'approche progressive, la modification des comportements, le développement de l'échange et de la parole. Ne se satisfaisant plus des relations d'amitié virile qu'il entretient avec les autres détenus ou avec certains gardiens, préférant aux liaisons homosexuelles une évasion périodique dans la drogue, Earl voit dans sa rencontre avec Ron une occasion de vivre autre chose, de vivre tout simplement, profondément. Parce qu'il a vécu lui-même son adolescence en prison, il semble voir dans le jeune homme une image de ce qu'il a été, un fils potentiel, mais surtout un être qu'il s'est engagé vis-à-vis de lui-même à éduquer, mais aussi à protéger, quoiqu'il lui en coûte. Et il peut lui en coûter beaucoup: le film montre en effet sans complaisance la perpétuelle agression que représente la prison: les blessures, l'isolement dans la saleté du mitard, l'humiliation des coups et des menottes, mais aussi l'incompréhension, voire l'inhumanité de l'administration ou de la justice. Comme l'indique le titre, le système carcéral fait de l'homme un animal, et la société semble décidée à traiter comme tel celui qu'elle a jugé. Par ce constat, c'est bien cette dernière que condamnent le scénariste et le réalisateur: si Animal Factory semble finalement un film plein d'humanité, c'est essentiellement à travers les prisonniers que cette humanité s'exprime, ou du moins à travers ceux qui, tout en s'adaptant pour survivre aux règles terribles de ce système, ont su garder leur âme et leur dignité. |