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Wonder Boys |
L. A. Confidential, le précédent film de Curtis Hanson, avait été une des belles surprises du festival de Cannes 97: lecture intelligente de limposant roman de James Ellroy, personnages fouillés, image soignée et goût du détail. Pour Wonder Boys, Hanson sattaque à nouveau à une adaptation littéraire, avec les mêmes qualités. Mais il change radicalement de sujet, et passe du film noir classique aux aventures dérisoires dun universitaire à la dérive, sinspirant ici du roman dun jeune auteur, Michael Chabon. Le roman universitaire est un genre typiquement anglo-saxon, illustré par des auteurs tels quAllison Lurie ou David Lodge, et les liaisons amoureuses ou les intrigues de pouvoir y côtoient souvent les affres personnels du chercheur ou de lécrivain. Wonder Boys ne manque pas à la règle; mais lhistoire vécue par Gary Tripp pendant quelques jours -laction, concentrée dans le temps, se déroule lespace dun week-end, parallèlement à la grande Fête de la Littérature organisée sur le campus de luniversité de Pittsburgh -nemprunte aux schémas classiques du genre que pour mieux les tourner en dérision. Placé jadis sous les feux des projecteurs pour avoir publié un roman devenu "culte", Grady, désormais condamné à décevoir, végète entre une femme quil délaisse, une maîtresse influente dont il ne sait trop que faire, un atelier décriture fréquenté par des étudiants acerbes, et une nouvelle oeuvre sans cesse reprise, dont il semble incapable de venir à bout. Mais le cauchemar quil va traverser lui offrira loccasion de sortir de son impasse. Pendant la première demi-heure du film, le héros accumule en effet les déboires: sa femme le quitte, sa maîtresse lui annonce quelle est enceinte, son éditeur lui débarque sur les bras, et James, son meilleur étudiant, flirte avec le suicide avant de commettre sous ses yeux un meurtre et un vol. Le portrait de la victime, un bouledogue aveugle et hargneux du nom de Poe, donne le ton: les aventures de Tripp relèvent du grotesque, et elles vont projeter lécrivain misanthrope -- on le serait à moins -- dans un univers presque fantastique. James, Petit Poucet blafard, figure gothique tour à tour vulnérable et inquiétante, va désormais entraîner luniversitaire à ses trousses; et Hanson, fidèle au point de vue de son héros, filmera ses périgrinations en gros plans légèrement hallucinés, ponctués par les passages à vide de plusieurs pertes de conscience, dans des décors nocturnes ou étouffants. Dabord sans surprises, la vision que donne le metteur en scène du monde universitaire se transforme peu à peu en un tableau drôlatique et non dénué de finesse. Mais lun des enjeux du film est aussi dexplorer le problème de la littérature, de son élaboration, de son influence, de la façon dont elle existe dans les marges du réel: sujet épineux entre tous pour un cinéaste, tant il est difficile de mettre en spectacle les arcanes de la création... Mais le réalisateur, loin desquiver le problème, prend le temps de lexplorer. Une scène très drôle dimprovisation à trois entre James, Grady et son éditeur montre ainsi comment limagination peut allègrement broder sur la réalité, en se laissant guider uniquement par les plaisirs de linvention. Mais lécriture peut aussi mener à un enfermement si lécrivain, hanté par son oeuvre, commence à se couper du réel. Cette dérive explique léchec conjugal de Grady, mais aussi la névrose de James, dont la vie solitaire se concentre uniquement sur lécriture et le souvenir obsédant de suicidés célèbres. James représente en effet pour Grady un admirateur, mais aussi un rival potentiel à travers lequel lécrivain va découvrir ce que peut être la paternité littéraire au moment où il sapprête, peut-être, à vivre la même expérience dans la réalité. En protégeant ce jeune homme à limagination morbide, il se verra forcé de sortir de lunivers clos de lécriture pour affronter le réel, de prendre ses distances par rapport à son oeuvre et au personnage dévalorisé et passablement ridicule quil est devenu - la vision de Michael Douglas en clochard hirsute revêtu une robe de chambre rose et tapant fébrilement à la machine vaut dune certaine manière le détour -. Les chansons de Bob Dylan ou de Neil Young que fait entendre la bande originale du film évoquent justement la mélancolie dune jeunesse passée et la nécessité qui se fait jour, pour ce vieil adolescent égoïste, de reprendre pied dans le monde des hommes. Laffection "paternelle"ou lamour que le héros découvre peu à peu en lui-même, mais aussi lamitié à la fois envahissante et gaffeuse de Crabs, son éditeur et vieux complice, vont de façon parfois paradoxale laider à se tirer daffaire, et à surmonter le blocage de ses facultés créatrices. Comédie noire sur le petit monde de la littérature, le film de Curtis Hanson peut également être vu comme une fable sur la célébrité. Le Mac Guffin de cette histoire est en effet une pièce de collection, lemblème illusoire dune star adulée et fragile: une veste ayant appartenu à Marilyn Monroe. Comme laura de Marilyn, la célébrité littéraire est un leurre, ainsi que lexplique Grady à son jeune disciple, une belle image figée qui nempêche ni langoisse, ni le déclin, ni la mort. Elément du jeu social, vain reflet de la création véritable, elle ne tire son sens que de la vie profonde de lêtre quelle dissimule. Ecrire et vivre restent lessentiel, et au sortir de ces quelques heures, Grady et James auront appris à ne pas sacrifier lun pour lautre. Un peu convenue, la "happy end"du film ne dit pourtant pas autre chose: la veste de Marilyn ne redeviendra pas une pièce de musée, et lécriture peut à nouveau être un plaisir et un travail compatible avec la vraie vie. La différence du créateur nest plus affichée, incarnée dans le malaise: elle a appris à exister dans lombre du bonheur, et non pas contre lui. |