ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy

Tigre et dragon
de Ang-Lee

d'après le roman de Wang Du Lu


Avec Tigre et dragon, Ang Lee réalise un rêve. La dernière réalisation de ce cinéaste taïwanais vagabondant entre l'Asie et les USA est en effet l'adaptation d'un gros roman d'aventures, écrit dans les années 20 par Wang Du Lu et encore inédit en Europe et aux Etats-Unis, qui explore, en multipliant récits d'exploits et rebondissements, l'univers des wu xia, une caste de chevaliers errants. Proche de nos bien-aimés Trois mousquetaires, cette littérature haute en couleurs a donné naissance à un genre cinématographique spectaculaire, le wu xan pian ou film de sabre, dont les auteurs, selon Ang Lee lui-même, ont développé "un univers visuel en soi, avec ses propres lois, où tout peut arriver (...) Le genre de film qui vous donne envie d'être réalisateur." (propos cités par le magazine Télérama).
Tigre et dragon a donc tout du rêve d'enfant, et le destin de ces rêves dans l'âge adulte est justement une partie de son sujet. Le film confronte en effet deux personnages de femmes, l'une adulte, Yu Shu Lien, l'autre encore adolescente, Jen. La première est une figure respectée pour son intégrité et son appartenance à la caste des wu xia, la deuxième aspire à entrer dans cette caste, mais ne rêve qu'aventures, plaies et bosses. Ce personnage va révéler progressivement, aux antipodes de l'image traditionnelle de la jeune fille de bonne famille promise au mariage, engoncée dans les brocards somptueux et les coiffures compliquées, une personnalité impulsive et presque sauvage, dangereusement attirée par les forces du Mal, tentée de dévoyer les règles des wu xia pour en tirer une puissance surnaturelle dont le symbole est une épée mythique nommée Destinée. Se donnant pour enjeu la possession de cette arme, mais surtout la formation de la jeune Jen, le film décrit autour de ces deux objets la lutte de quatre personnages: le chevalier Li Mu Bai, la sorcière Jade la Hyène, la belle Yu Shu Lien et un jeune bandit mongol du nom de Lo. S'ensuit la lutte classique du Bien et du Mal, peinte sous des couleurs parfois naïves, mais qui évoque aussi la question du lien entre maître et élève, et celle de la formation d'un être aux qualités exceptionnelles, capable de devenir, selon les cas, champion de l'ordre ou démon.
Cet affrontement s'exprime au travers des dialogues, mais surtout par des combats spectaculaires, caractéristique principale du genre auquel Ang Lee a voulu rendre hommage. Ces batailles extraordinaires, réglés par le chorégraphe Yuen Woo Ping, déjà remarqué pour son travail sur le Matrix des frères Wachowski, sont tranfigurées par des effets spéciaux qui leur donnent un aspect onirique, presque irréel. Les premiers combats se déroulent la nuit, dans des cours de palais, des décors géométriques et bleutés où les silhouettes des adversaires défient les lois de la pesanteur en escaladant les murs ou en volant sur les toit aux tuiles vernissées avec une aisance surnaturelle. Plus tard une autre bagarre, à la fois épique et burlesque, mettra aux prises Jen, déguisée en un jeune voyageur, et une cinquantaine de malabars. Mais les deux plus belles séquences sont deux combats singuliers où la jeune fille affronte ceux qui veulent la remettre dans le droit chemin. Très physique, le duel entre Yu Shu Lien et Jen est aussi intense que l'amitié qui les a unies un temps; ce tournoi, épuisant et musclé, s'oppose à l'étonnante rencontre qui se déroule entre Li Mu Bai et la jeune fille sur les sommets ondoyants d'une forêt de bambous, séquence aux grâces presque féminines où la violence des armes se fond dans le plumage des arbres, morceau de bravoure poétique où les effets spéciaux trouvent toute leur raison d'être. 
Mais le deuxième sujet du film est une autre lutte, celle, plus secrète, que mènent le désir amoureux et le respect de la loi. On retrouve ici un des thèmes de prédilection du réalisateur, déjà traité dans Garçon d'honneur ou Raison et sentiments. Dans Tigre et dragon, au couple adolescent et fougueux que constituent Jen et Lo, à leur impétueuse idylle dans le désert mongol, répondent le couple adulte et l'amour empêché de Li Mu Bai et Yu Shu Lien, séparés à jamais par la mort d'un frère de sang. Alors que les jeunes amants déploient leur énergie dans un décor solaire et chatoyant, la relation entre les adultes est filmée dans des décors sévères, avec des champ-contrechamps très sobres qui soulignent la séparation des deux personnages et mettent en valeur le cérémonial de leurs dialogues. Pleine de retenue et de dignité, cette liaison connaîtra pourtant une fin tragique. Au modèle d'un amour instinctif et emporté s'oppose ainsi le modèle d'un amour maîtrisé de force, jusqu'à la mort, d'une vie vouée au respect des rites et à la conservation d'un ordre qui dépasse l'individu. Et la décision finale de Jen est peut-être une façon de concilier les deux modèles, de traduire avec la fulgurance de la jeunesse l'idéal de fidélité et de sacrifice qu'ont illustré ses aînés. 

Catherine Raucy