ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy

High Fidelity
de Stephen Frears

d'après le roman de Nick Hornby

 

High Fidelity est au départ un livre de l'anglais Nick Hornby, et une sorte de complément romanesque au Dictionnaire du Rock de Michka Assayas. Débordant de références à toutes les sortes de musique ("sauf le classique et le rap"), il peint un portrait fidèle du "pop addict", cet être tellement passionné que sa culture musicale envahit toute son existence, dicte sa vision du monde et ses comportements amoureux: quand le héros, Rob, déclare sa flamme, c'est en enregistrant une compilation des titres les plus propres à séduire celle qui lui plaît; quand il est plaqué pour la nième fois, il saisit l'occasion de se remémorer le Top 5 de ses ruptures les plus douloureuses. Que les béotiens, dont je suis, se rassurent cependant: High Fidelity, le film, est sur le plan des références une version allégée du roman (65 titres tout de même inclus dans la B.O.!), et il n'est nul besoin de maîtriser une culture musicale encyclopédique pour goûter la drôlerie du trio improbable que forment Rob, tenancier d'un magasin de disques, et ses deux acolytes, Dick le lunaire et Barry le survolté.
De plus, comme c'était déjà le cas pour The Snapper et The Van, les deux films adaptés naguère par Frears des romans de l'écrivain irlandais Roddy Doyle, High Fidelity est aussi la peinture d'un milieu, ici celui des amateurs de musique, où la connivence naît d'une passion commune, de la recherche d'un titre rare, de l'admiration pour le même groupe. Ce milieu peut se définir contre les autres, comme le montrent les tirades enflammées de Barry contre le mauvais goût de certains profanes; mais ce refus de vendre n'importe quoi à n'importe qui est aussi représentatif d'une conception du métier qui tourne le dos à la simple stratégie commerciale et privilégie une complicité réelle entre le vendeur et son client. High Fidelity fait ainsi l'éloge du petit commerce, d'une relation d'amateurs, d'une vie de bande et de quartier où les liens naissent naturellement, dans la reconnaissance implicite de valeurs communes, tout comme le faisaient Smoke de Wayne Wang et Paul Auster ou le sympathique Pecker de John Waters.
Face à cette description du contexte, la trame narrative du film semble à la fois séduisante et maladroite. Les interventions de Rob s'adressant à la caméra pour commenter son histoire, plus remarquables qu'une simple voix off, produisent un effet de décalage intéressant. Mais ce procédé au départ plaisamment saugrenu finit par alourdir le récit. De même, la volonté de dresser un Top 5 des liaisons malheureuses du héros débouche sur une succession de sketches, où brille entre autres la ravissante Catherine Zeta-Jones; mais le film semble ici manquer d'une véritable tension dramatique, et la reprise ultérieure du procédé tourne à la répétition laborieuse. Le visage lisse de l'acteur John Cusack lui permet d'évoquer sans trop d'invraisemblance les déboires amoureux d'un étudiant de 20 ans. Mais ces flash-back restent des anecdotes, et l'essentiel est bien la relation problématique entre Rob et Laura, la petite amie dont le départ est à l'origine du récit. C'est en effet dans cette dernière histoire que le personnage principal devient plus touchant, prend davantage de profondeur, au moment où il s'interroge sur l'adolescent attardé qu'il est resté, mais aussi sur le trentenaire qu'il est devenu. Puéril, maladroit, incapable de s'engager et maladivement jaloux, il fantasme un moment sur une liaison pornographique entre Laura et le locataire du dessus, un bellâtre à catogan savoureusement campé par Tim Robbins, invoque ailleurs la figure tutélaire de Bruce Springsteen, dont l'intervention évoque les conseil dispensés par l'ombre d'Humphrey Bogart au héros godiche d'un des premier films de Woody Allen, Tombe les filles et tais-toi. A partir du personnage de Rob, High Fidelity décrit ainsi un univers un rien mélancolique et joliment foutraque, où toutes les incartades sont permises au récit pourvu qu'elles complètent le portrait du héros.
Cette fantaisie rend peut-être la comédie trop légère dans le sens où elle n'incite guère le spectateur à faire siennes les angoisses existentielles de l'amateur de musique. Mais heureusement il y a Laura, c'est-à-dire Iben Hjejle. Cette comédienne danoise avait été révélée par Mifune, de Sören Kragh-Jacobsen, le troisième film, après les Idiots et Festen, à avoir été tourné en conformité avec les règles du Dogme rédigé par Lars von Trier. Merveilleuse de naturel, elle fait exister le personnage de Laura, lui fait dépasser toutes les conventions de la comédie romantique à l'américaine. Et la description à la fois juste et comique du petit monde de Rob et de ses extravagants compagnons prend du coup un air d'authenticité supplémentaire: il se pourrait bien que ce drôle de film évoque, à côté de cette folie douce que peut devenir l'amour de la musique, une autre quête essentielle: l'amour d'une fille à la fois très belle et très réelle.


Le roman de Nick Hornby a été publié dans la collection 10/18 sous le titre Haute Fidélité.
Le Dictionnaire du Rock de Michka Assayas est paru chez Laffont, dans la collection Bouquins.

Catherine Raucy