ban_cinema.gif (1262 octets)                                   par Natalie Grosskopf

Les destinées sentimentales
d'Olivier Assayas
Scénario : Jacques Fieschi
Sade
de Benoît Jacquot
Scénério : Jacques Fieschi

L'année 2000 semble avoir été l'exception qui confirme la règle selon
laquelle la période estivale est réservée aux films américains. Cet été,
deux films français ont retenu l'attention des amateurs de littérature :
les Destinées sentimentales d'Olivier Assayas, et Sade de Benoit Jacquot.
Le hasard veut d'ailleurs que les deux scénarios soit signés de la main du
même homme : Jacques Fieschi.

LES DESTINEES SENTIMENTALES, d'Olivier Assayas, scénario de Jacques Fieschi d'après le roman de Jacques Chardonne

Jacques Chardonne est un écrivain mal connu, qui doit sans doute son
occultation à son idéologie pro-allemande durant la Deuxième Guerre.
Olivier Assayas (Irma Vep, Fin août début septembre) le remet sur le
devant de la scène en adaptant Les Destinées Sentimentales, saga écrite
entre 1934 et 1936. L'auteur y aborde deux thèmes qui lui sont chers : la
difficulté d'aimer et le lien entre une histoire d'amour et le contexte
dans lequel elle s'inscrit. Mais ses destinées ne sont pas seulement
sentimentales, elles sont aussi (surtout?) sociales. Au cœur de la
Charente et à travers des personnages dont la vie est liée soit au cognac,
identifiant fort de la région tant au niveau culturel qu'économique, soit
à la porcelaine, l'auteur porte un regard sur les changements d'un début
de siècle marqué par deux événements majeurs, la première guerre mondiale et la crise de 1929.

Le réalisateur a respecté la structure chronologique du roman en trois
tomes. L'histoire se déroule entre 1900 et 1930, elle débute lorsque Jean
Barnery (Charles Berling), pasteur marié et père de deux filles, décide de
quitter sa femme (Isabelle Huppert) et d'abandonner sa vocation. Lors d'un
grand bal, il rencontre Pauline (Emmanuelle Béart) la nièce d'un de ses
amis, riche exploitant de cognac. Scène clé du roman, ce bal a bénéficié
d'une semaine de tournage et donne l'occasion au réalisateur de montrer
les codes de la bourgeoisie des années 1900. Amoureux, Jean et Pauline
quittent ensuite la France pour la Suisse où ils vivent d'amour et d'eau
fraîche... et de rentes. Mais après quelques années, Jean décide de
rentrer et de succéder à son père à la tête de la fabrique de porcelaine
familiale. Il se trouve alors confronté à un dilemme qui sera toujours
actuel, comment concilier des idées socialistes et des réalités
économiques qui nécessitent, pour la survie de l'usine, de faire des
sacrifices. 
Olivier Assayas a fait un gros travail de reconstitution de la fabrique pour
pouvoir montrer des ouvriers au travail près des grands fours à porcelaine
et une fois encore, le film est une merveilleuse reconstitution d'un passé
révolu.

Au delà de la dimension sociale, les personnages sont montrés dans leur
questionnement, leurs doutes et leurs espoirs. L'amour de Jean et Pauline
est menacé par l'ennui, la guerre, la fabrique et il semble pourtant
toujours hors d'atteinte. Parmi les personnages qui gravitent autour
d'eux, l'ex-femme de Jean incarne une femme seule et dont la dépression va
influer directement sur l'éducation de sa fille. 

Ce qui frappe dans la mise en scène d'Olivier Assayas, c'est le souci de
détail dans la reconstitution historique (il semble appliquer la devise de
la grand-mère américaine de Jean, "Enjoy deeply the very little") et de la
suggestion dans les relations entre les personnages. Par exemple, on peut
souligner la justesse et la pudeur de la scène où Pauline se rend sur le
front pour voir son mari. Pas besoin de longues démonstrations ou de
lourds discours pour montrer que la guerre a profondément bouleversé
Jean, tout est résumé dans sa façon de faire l'amour à sa femme : vite,
mal, brutalement et sans un mot.
A la justesse de la mise en scène s'ajoute une interprétation sans faille
(même si l'on peut regretter le manque de crédibilité physique
d'Emmanuelle Béart en femme de 55 ans). Les Destinées Sentimentales est
sans aucun doute un des grands films français de cette année.


SADE de Benoît Jacquot, scénario de Jacques Fieschi d'après le livre de Serge Bramly

Comment faire un film grand public sur Sade ? La question reste posée
après cette tentative de Benoît Jacquot. En effet, le contenu de son
oeuvre est immontrable au cinéma sans risquer de se faire interdire au
moins de 16 ans, ou pire.
Le film se déroule sur quelques mois de l'année 1794. Sade quitte la
prison Saint-Lazare pour s'installer à la pension de PicPus, un lieu clos
qui accueille les aristocrates menacés par la décapitation en cette
période de Terreur instaurée par Robespierre. Ce que le film nous montre
de Sade, c'est un mari qui doit la vie à l'infidélité de sa femme, un
père, un écrivain, un homme libre malgré la prison. Libre de penser, de
séduire, d'écrire (même s'il ne signe pas ses oeuvres), de vivre. Sa
liberté d'esprit se manifeste notamment lorsqu'il décide de mettre en
scène une pièce de théâtre dans le parc de la pension, malgré les
décapitations qui se multiplient et la prochaine réquisition du parc en
charnier. Semblant souvent indifférent au monde extérieur, Sade ne se
soucie guère de l'épée de Damoclès qui pend au-dessus de sa tête et de
celle de ses "colocataires". 

Benoît Jacquot a choisi de dévoiler très peu de l'œuvre de Sade. A peine
évoque-t-on "Justine", qui a valu la mort à son imprimeur, et les
pratiques sexuelles qui ont fait la réputation du marquis sont seulement
suggérées deux ou trois fois. Par exemple lorsqu'Emilie de Lancris ne
résiste pas à la tentation de lire quelques feuillets que Sade vient
d'écrire et s'enfuit en courant après deux secondes de lecture. Une seule
scène laisse entrevoir le rapport qu'entretient Sade avec la sexualité.
Tout droit sortie de La Philosophie dans le Boudoir, elle montre Sade en
train de guider deux jeunes gens, dont Emilie, vers la perte de leur
virginité. Sade en profite pour se faire fouetter un peu mais cette scène
reste une version très édulcorée de celle que l'on peut lire dans La
Philosophie. Naturellement, l'intérêt du film n'aurait pas été d'en
montrer plus, toutefois on peut se demander comment arriver à saisir ce
qu'était Sade, en tant qu'homme et en tant qu'écrivain, si l'on occulte
son processus d'écriture, son inspiration, ce qui le pousse à écrire autant sur le sexe et ses
pratiques un peu particulières. 

En gommant tout ce qui pouvait choquer, Benoît Jacquot a fait un film
agréable à regarder et qui replonge dans un contexte d'après-révolution
intéressant mais n'est-il pas passé à côté de Sade?

 

Natalie Grosskopf