ban_cinema.gif (1262 octets)                                                       par Natalie Grosskopf

Beau travail

de Claire Denis, 1h30
Avec Denis Lavant, Grégoire Colin, Michel Subor


Ce sont deux poèmes d'Herman Melville qui ont inspiré ce film à Claire Denis:

Marche de nuit

Drapeaux roulés, clairons muets,
Une armée passe dans la nuit ;
Lances et casques saluent le soir.
Les légions ruissellent sans bruit,
Marchant librement, en bon ordre,
Ruissellent et luisent dans l'immense plaine,
Point de chef que l'on ne puisse voir
De l'or dans les hauteurs

De l'or dans les hauteurs
Et de l'or dans le val,
La convoitise au cœur,
Pour le ciel nulle part
Pour l'homme nul bonheur

Galoup (Denis Lavant) est rentré à Marseille, où personne ne l'attendait, et il se souvient, regrette, raconte et nous emmène à Djibouti.
Une quinzaine de légionnaires sont installés quelque part dans ce golfe, Galoup est leur adjudant chef, Forestier (Michel Subor) est leur commandant. Entre ces deux hommes, une relation étrange s'est liée. Galoup parle de "grand respect" et de "grande admiration", c'est plus que ça. Quand arrive Sentain (Grégoire Colin), une jeune recrue "qui n'avait rien à faire parmi nous", Forestier s'attache à lui d'une façon lointaine et indicible, et Galoup développe une jalousie qui le conduira à commettre l'irréparable.

Au cœur de cette vie de légionnaires oubliés sur la terre africaine, tout n'est qu'ordre, lutte, calme et absurdité. Les hommes jouent à une guerre qui n'existe pas et réinventent un monde à eux, fait d'exercices eux-mêmes réinventés et chorégraphiées en danses martiales. Claire Denis filme ces corps, ces regards et ces gestes sans jamais mettre de mots sur ce qui les animent. Galoup se raconte en voix off , et le spectateur n'entendra presque pas la voix de Sentain. Les dialogues sont rares, laissant place à l'image. Et quelles images. L'Afrique est filmée dans tous ces contrastes de couleurs et de lumière. Le bleu de l'océan, rouge le temps d'une explosion, le blanc de la mer de sable, le désert orange, les étendues de sel blanc… Ces contrastes se retrouvent dans le rythme même du film, des scènes filmées en discothèque viennent s'intercaler entre deux paysages silencieux, et la scène finale nous offre une danse anarchique sur "Rythm of the night ", qui peut être vue comme un hommage à Mauvais sang (Léos Carax).


Claire Denis a vécu en Afrique, elle aime cette terre et ça se voit. Elle aime ces personnages graves et intenses, entre lesquels elle sait installer une tension palpable qui conduit au drame. Beau travail est un film esthétique, voire esthétisant, mais le pari réussi de sa réalisatrice est de ne jamais laisser ce travail de l'image écraser les sentiments, ni les interrogations qu'ils provoquent, à la fois chez les personnages et les spectateurs. Galoup tente de se comprendre, il avoue avoir été "jaloux", il avoue avoir commis "l'irréparable", il admet avoir été "un légionnaire buté". Le spectateur entre dans cet univers d'isolement et cherche aussi à comprendre. Il accompagne cet homme, dans sa vie absurde, cet homme qui ne laisse rien transparaître, qui pourtant regrette et tente jusqu'au bout de se convaincre qu' "avec les remords commence la liberté".


Beau travail est un film étrange. Certains s'y ennuieront, d'autres se laisseront envoûter par sa recherche visuelle et par son ambiance troublante. C'est en tout cas un film rare.

Natalie Grosskopf


Filmographie de la réalisatrice

Chocolat, 1989
Man non run, 1989
S 'en fout la mort, 1990 (en collaboration avec Jacques Rivette)
Le veilleur, 1990 (en collaboration avec Serge Daney)
Keep it for yourself, 1991
J'ai pas sommeil, 1993
US go home, 1994
Nenette et Boni, 1996



A l'affiche :

A tombeau ouvert, de Martin Scorcese, adapté du roman de Joe Connelly (Ressusciter les Morts )
Mademoiselle Julie, de Mike Figis, adapté de la pièce d'August Strindberg