Une photographie de Faberis

ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy


La Cité de Dieu
De Fernando Mereilles
Avec Alexandre Rodrigues,
Leandro Firmino da Hora, Phelipe Haagensen

Par  Stéphanie Marie

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

Dès la première image le spectateur est plongé dans le rythme étourdissant de la musique brésilienne et de la danse : une fête se prépare. Un poulet voulant échapper au sort qui lui est réservé s’enfuit et une course poursuite effrénée commence. La musique, les armes, le sang, la violence, les images se mélangent. Parallèlement à cette course, un jeune garçon marche en compagne d’un ami à qui il montre son tout nouvel appareil photo. Soudain, il se trouve pris entre deux feux, entre deux bandes : celle de la cité et les policiers. « J’ai toujours été au milieu » dit-il. L’image s’enroule autour de ce garçon et nous voilà pris dans un immense flash back dont il est le guide .

 

Tout commence dans les années 60, avec une bande de trois jeunes garçons qui se prennent en quelque sorte pour de nouveaux Robin des Bois dans une cité oubliée du gouvernement. Mais très vite, la cité passe sous le contrôle de gamins ayant le goût du sang, où tuer est non seulement un passe-temps jouissif mais devient également quasiment la seule manière d’exister. Pour prouver que l’on est un homme, il faut tuer. Mais exister sans avoir le pouvoir n’en vaut pas la peine, alors il faut viser plus haut, et se lancer dans le trafic et imposer sa propre loi en éliminant tous les obstacles, c’est-à-dire en éliminant tout ce qui n’est pas moi.

 

Dans ce film, on tue beaucoup. Peu survivent à la fin et les quelques survivants sont des enfants se baladant armes au poing et réfléchissant à leurs prochaines victimes. Le chaos est loin d’avoir été vaincu, bien au contraire.

 

Sans conteste, c’est un film choc, mais non pas parce qu’on y voit du sang et des gens tués (après tout bien des films hollywoodiens montrent beaucoup plus de violence) mais parce que ce film ne sort pas uniquement de l’imagination d’un scénariste. Ce film est tiré d’une réalité. Au moment où moi spectateur, je vois un film, d’autres vivent cette réalité là. Alors un sentiment de révolte et d’impuissance ne peut que s’emparer du spectateur. Comment accepter cette sauvagerie primaire de l’existence où la vie n’a aucune valeur ? L’homme est un loup pour l’homme : Comment accepter cela sans n’y pouvoir rien changer ? Voilà où réside la violence du film. On assiste impuissant à la destruction de l’humanité. Les enfants sont de pires loups que les plus grands (qui eux-mêmes sortent à peine de l’âge de l’adolescence), leur enfance leur est littéralement volée : dans une scène effroyable, on voit comment ces monstres de cruauté (que dans une scène précédente on voudrait pourtant bien corriger) redeviennent des enfants en pleurs, victimes de la pression des plus grands qui les obligent à tuer pour ne pas être tués.

 

Cependant La Cité de Dieu n’est pas non plus un documentaire. C’est un film. Ce film nous parle de Fusée, jeune garçon qui grandit dans cette cité et qui n’a pas la trempe d’un bandit, mais au contraire est un garçon tout de qu’il y a de plus normal. La mise en scène élaborée, le découpage en différents chapitres, une allure de clip, des effets à la Matrix donnent alors au film un air de roman d’apprentissage moderne ou comment peut-on, au cœur même de la jungle, s’en sortir et découvrir la vie.

Le narrateur est un garçon qui donne à ce film une grande part d’optimisme et d’humour que l’on aurait difficilement cru possible.

 

Et finalement, voilà ce que raconte ce film à l’image dynamique et à la musique entraînante. Malgré la sauvagerie environnante, il y en a toujours pour vouloir s’en sortir : ainsi Manu Tombeur, contrôleur dans les bus, ainsi Bene, « réhabilité » par l’amour, ainsi Fusée, futur photographe. Malheureusement il n’est pas toujours facile de résister et de survivre à l’engrenage des instincts et au mal. Seul l’art permettra à l’un d’entre eux de s’en sortir réellement. C’est peut-être le message qu’il faut comprendre au-delà de la dénonciation d’un système : aidons à développer la sensibilité artistique de chacun  pour aider l’homme à rester homme.

 

Par delà la dénonciation d’une réalité gangrenée, la Cité de Dieu est également une œuvre d’art, un film à classer parmi les grands films de ces dernières années.  Certains n’ont pas hésité à comparer Fernando Mereilles à Martin Scorcese avec son récent Gangs of New York. Et j’irais même jusqu’à dire que Fernando Mereilles n’est pas loin de surpasser ce dernier par une extraordinaire maîtrise de la caméra et de l’image. Sans effet spéciaux et avec des acteurs amateurs (et pourtant si professionnels) qui se mettent corps et âme au service de leurs personnages respectifs, Fernando Mereilles utilise la lumière comme révélateur de l’évolution des personnages et des époques.

 

Il a décidé alors de découper son film en trois parties et de les filmer indépendamment les unes des autres. La première partie retrace l’histoire du trio Tendes dans les années 60, époque « d’une certaine innocence » pour le réalisateur qui va jusqu’à parler d’une génération romantique de bandits et qui choisit alors une lumière chaude et jaune, couleur de la nostalgie. Puis on passe à l’histoire de Petit Ze et de son ascension, dans les années 70, années de couleurs, de marijuana et de danse, de la pop, la samba et du funk. Enfin la dernière partie, sombre et nerveuse est celle de Manu Tombeur, aux couleurs monochromes, en noir et gris et aux  mouvements de caméra désordonnés et étourdissants pour souligner la perte du contrôle, la guerre. A l’issue de la lutte finale, le soleil revient pour illuminer un Cité dévastée et qui pourtant ne devrait pas tarder à sombrer de nouveau dans l’enfer.

 

Un film choc mais un film extraordinairement beau, à voir absolument.

Stéphanie Marie