Une
photographie de Stéphane
Popu
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Par Stéphanie Marie |
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Novo : terme enfantin pour dire nouveau. C'est l'histoire d'un homme qui n'a pas d'histoire, parce qu'il n'a pas de mémoire. Chaque 10 minutes, il doit redécouvrir son entourage et sa vie. Cet homme est toujours neuf, toujours novo. Le thème de la perte de mémoire à court terme n'est pas nouveau. Cette impossibilité à cerner sa propre vie avait déjà inspiré Christopher Nolan avec Memento et avait donné lieu à une histoire angoissante, mystérieuse, où le héros, incarné par Guy Pierce, était entraîné dans une sombre enquête qui le menait à travers les méandres de sa propre identité. Ce film s'était alors fait remarquer par sa construction : une chronologie inversée et un film en flash back perpétuel, remontant à chaque fois de plus en plus loin dans le passé, jusqu'à atteindre le moment de la fêlure initiale. Cet effet était d'ailleurs assez difficile à suivre pour le spectateur, qui devait lui-même faire travailler sa mémoire de façon extrêmement soutenue. Limosin, lui, a choisi de se défaire du temps, et son personnage semble vivre cette perte de mémoire sans angoisse et artistiquement. Il s'appelle Graham et a un accent espagnol très prononcé ? Et alors ? Cela ne semble pas le déranger plus que cela. Graham ne recherche pas âprement ses origines ; il accepte cette fatalité avec l'innocence d'un enfant. Il vit à chaque fois comme si c'était une première fois et cela semble l'amuser. Graham est un homme heureux, innocent, au regard angélique et toujours neuf sur le monde. Peut-être parce qu'au fond de lui, il sait qui il est. Si sa mémoire a oublié, en tous cas, son corps se souvient pour lui. Et cela, Irène l'a bien compris, qui entreprend de se souvenir pour deux, de le guérir par l'amour. 'Je vais te faire des trucs dont tu te souviendras'. Bien sûr, on sourit, car on connaît précisément l'ironie de cette réplique-là, mais finalement, c'est elle qui a raison, puisque son corps à lui se rappelle de tout. Seule la tête oublie. Le début du film est un peu dérangeant. Le spectateur est propulsé dans un lieu hors du temps et de l'espace. Qui reconnaîtrait une rue de Paris quand cette première scène semble se dérouler près d'un terrain vague, avec un distributeur de canettes perdu au milieu de ce no man's land ? Les personnages sont inquiétants, sombres : une femme tout en blanc guette à sa fenêtre, parle au téléphone avec un homme, tout en noir, qui file notre héros. Le film semble prendre des allures futuristes avec des jeux de poursuite, d'abus sexuel, de voyeurisme, avec les personnages malsains de la patronne mante-religieuse (incarnée par une sublime Nathalie Richard) et du meilleur ami à l'amitié ambiguë (Eric Caravaca). Tous deux abusent de cette perte de mémoire pour plus facilement tenir Graham entre leurs griffes, dans un décor d'une blancheur éclatante, aseptisée, sans vie. Finalement, à l'image de la mémoire de Graham : vierge de toutes traces. Puis, apparaît Irène, lumineuse, rayonnante, qui ne comprend pas aussitôt, qui pense à un jeu. Ne pouvant pas savoir qu'il a déjà oublié, elle pense donc qu'ils rejouent la scène sur la terrasse, mais cette fois-ci à l'envers. C'est la première et dernière fois qu'ils remonteront le temps, qu'ils vivront dans le temps. Ensuite ils s'en émanciperont pour ne plus vivre que l'instant présent. Néanmoins, pour construire une histoire, le souvenir est indispensable. Dès qu'elle sait, Irène n'a plus qu'obsession : qu'il se souvienne d'elle. Dès lors, le mot se substitue à sa mémoire Elle écrit son nom à l'encre indélébile sur les murs, au-dessus du lit, dans son carnet, partout où elle peut, sur son corps à lui, sur son corps à elle. La mémoire de Graham est donc le mot, sa vie se résume à toutes ses notes prises sur un carnet soigneusement attaché à son bras. Sans ce carnet, il n'a plus de mémoire. Plus de vie alors ? Pas sûr. Quand il est privé de ce carnet, il n'y a pas de désespoir, au contraire : c'est une libération. Cela lui permettra de sortir des chemins écrits, d'improviser et de suivre son instinct. Ce qui l'amène à s'endormir (justement !) sur le sexe d'une prostituée, comme un bébé. Son réveil sera une renaissance. Finalement, le sujet du film n'est pas tant le rôle de la mémoire dans la constitution de l'identité que la définition de l'amour. Est-ce faire des projets, être marié, avoir une grande maison, avoir une famille ? Non, l'amour, le vrai, est beaucoup plus animal que cela : c'est faire l'amour tout simplement. Il se vit en dehors de tout, c'est quand deux corps se trouvent et se retrouvent, s'attachent l'un à l'autre, au propre comme au figuré. Graham et Irène ne font plus qu'un et c'est elle qui " se souviendra pour deux ". La perte de mémoire devient presque idyllique quand la conséquence en est : chaque fois est la première fois. Après tout, n'est-ce pas le désir des amoureux ? Retrouver sans cesse la magie des premières fois ? Limousin fait l'éloge à travers ce film de l'animalité de l'amour et de sa pureté. Le sexe n'est pas sale, au contraire, il est beau, il est la vie et ce qui lui donne son sens. Certaines scènes de sexe auraient pu tourner à la pornographie si Graham avait eu une mémoire, si cela pouvait correspondre à des fantasmes. Or, ici, la crudité de la caméra souligne la réciprocité d'un désir pur parce que spontané et instantané. Nous sommes loin de la pornographie, car les deux amants se laissent aller à leurs sentiments de la seule manière que Graham peut vivre : charnellement. D'Irène ou de la première femme de Graham : qui est réellement amoureuse ? Irène, celle qui l'aime sensuellement, ou sa femme, qui l'attend indéfiniment (ce que Graham va finir par lui reprocher). Le corps de Graham aime Irène, sa tête ne se souvient pas de sa femme. C'est aussi simple que cela. Novo est donc bien ce que son sous-titre annonce : un manifeste sentimental, mais on voudrait préciser : manifeste sentimental et sexuel. Ce film est un 'vrai bonheur', avec des scènes cocasses, charnelles, sensuelles, émouvantes, intrigantes, légères. A l'image des acteurs. Il faut dire que le casting est particulièrement réussi, avec des rôles secondaires admirables, mais deux premiers rôles extraordinaires. Anna Mouglialis et Eduardo Noriega ne sont pas encore marqués par leurs précédents rôles. Ils arrivent donc dans Novo avec la fraîcheur et la beauté de jeunes premiers. Une des grandes fascination de ce film est sans conteste, outre le scénario, ce formidable couple qu'ils forment, tous deux d'une beauté éblouissante. Il suffit alors de se laisser porter par ce couple qui nous entraîne dans les chemins de la sensualité et de la sexualité réhabilitée. Voilà la définition que défend Jean-Pierre Limosin. L'amour, c'est aimer l'autre sans arrière-pensées sans penser du tout d'ailleurs, mais seulement en laissant son corps libre, submergé par l'émotion. *
Novo est le deuxième film de Jean-Pierre Limosin, après
une interruption de 10 ans (au cours de laquelle, il s'est entièrement
dédié au documentaire, dont un sur Alain Cavalier et un
autre sur Abbas Kiarostami) et après Tokyo Eyes (1998), regard
inattendu sur l'adolescence japonaise, avec Takeshi Kitano (auquel il
a également consacré un documentaire en 1999) en trublion
inquiétant. La fraîcheur de Novo semble donc indiquer une
nouvelle direction dans sa filmographie : Limosin se détache là
à la fois du style japonais qui le fascine tant et de l'étrangeté
de ses films de " jeunesse ", tel Gardien de la nuit (1986),
film étrange, un peu malaisant, avec Jean-Philippe Eccofey. |
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