Une photographie de Stéphane Popu

ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy


Balzac et la petite tailleuse chinoise,
 
Film de Dai Sijie
D'après son roman éponyme
Avec Zhou Xun, Chen Kun, Liu Ye

Par  Stéphanie Marie

 

Sommaire 'Cinéma' 

En pleine Révolution culturelle, Luo (Chen Kun) et Ma (Liu Ye), deux amis de 19 ans et tous deux fils de médecins et scientifiques, sont envoyés en rééducation dans les montagnes. Mais, 'la Montagne du Phénix du Ciel' a ceci de magique qu'elle est loin de tout. Proche du ciel, elle abolit le temps et l'espace et atténue les normes de la ville : Qui va alors rééduquer l'autre ? Par leur effronterie et leur débrouillardise, ils sauront imposer en douceur, et en fin de compte pour le plus grand bonheur des villageois, Mozart et Balzac. Sans imaginer à quel point cela influencera chaque destin individuel.

Sur les instances de la productrice Lise Fayolle, Dai Sijie a accepté d'adapter son propre roman, largement autobiographique, et de recréer pour le cinéma l'atmosphère et l'émotion qui s'en dégageaient.

A propos du livre, Catherine Raucy parle de " conte rustique allègre dans les arrières-plans de la Révolution culturelle ". C'est cette même impression que le spectateur peut avoir. L'allégresse, la joie de vivre et de se découvrir transparaissent à chaque image. Peut-être parce que chaque scène est située dans un décor de montagnes somptueux, si majestueux, si imposant, si englobant, voudra-t-on dire si paradisiaque, qu'il en fait oublier les conditions de vie et de travail difficiles. Ou peut-être parce que l'on assiste à un décalage constant entre la culture et la nature, ou plutôt l'état de nature qu'est celui des montagnards. La musique, utilisée à contretemps, souligne ce décalage constant : celle de Mozart est confrontée à l'univers des villageois, pendant que des chants révolutionnaires et traditionnels chinois accompagnent les deux garçons dans leur découverte de la littérature interdite.

Balzac et la petite tailleuse chinoise a été sélectionné pour le festival de Cannes 2002 'Un Certain Regard'. Et la sélection porte bien son nom, car ce film nous offre effectivement un certain regard sur la Révolution Culturelle et la vie pendant ces années 70. Un certain regard et une certaine fraîcheur. Dai Sinje ne veut pas dénoncer explicitement une situation politique et historique, qui s'avère être en grande partie le décor du film. Tout comme les montagnes. Tout comme la musique.

Balzac et la petite tailleuse chinoise est avant tout une histoire d'amitiés et d'amour, d'amour avec la petite fille du tailleur, dont la première apparition évoque celle d'une naïade : elle se baigne dans un lac naturel, en compagnie de ses amies. On croirait presque un cliché, bien loin en tous cas des tracas politiques d'alors…

Son visage a encore le sourire charmant d'une jeune fille pas tout à fait femme et encore prisonnière de l'ignorance de son enfance. Séduit, Luo, ne supporte pourtant pas cette innocence, trop 'plouc' pour lui. Il se met donc en tête de l'instruire et de la sortir de la naïveté environnante.

Dans ce village de montagnes, la naïveté est présente à chaque instant. Dès la première image où l'on voit les habitants se réunir autour du chef et des 2 garçons, pour faire l'inventaire de leurs valises. Ils découvrent ce qu'ils prennent pour un jouet de bourgeois. Luo les détrompent d'abord pour les tromper ensuite afin de sauver le violon de l'autodafé. Ma leur interprète une sonate de Mozart… " Mozart pense au président Mao ". Les montagnards et le chef du village en premier sont séduits.

Le ton est donné.
Les deux jeunes garçons profiteront de leur savoir pour améliorer leur quotidien et pour tourner en ridicule une autorité absurde, incarnée par le chef du village. Ainsi, le fameux réveil va bouleverser les habitudes. Avant, les villageois vivaient selon le soleil, maintenant, ils font confiance aux aiguilles du réveil…. Trop confiance, puisque Luo n'hésitera pas à se faire maître du temps et à avancer les aiguilles pour échapper plus tôt à cette mine de minerai sombre infestée de paludisme et rejoindre l'air libre, le soleil, la petite tailleuse dont il est amoureux et, les livres.

Car le véritable héros du film, c'est la littérature. Pas la littérature officielle, mais les livres interdits de Balzac, Stendhal, Dostoïevski, Flaubert, Romain Rolland…

Les livres sont tout pour Luo et Ma. Et ils ont besoin de partager ce trésor. Ma, le plus timide, se contentera de crier à l'écho le nom qui l'a tant fait rêver : " Ursule Mirouët ". Prononcé à la chinoise, on sent toute la signification qui se cache pour lui derrière ce nom. Luo en fera un des personnages des histoires qu'il raconte le soir aux villageois. Le Comte de Monte Cristo fera le bonheur du grand-père de la petite tailleuse et lui soufflera l'inspiration d'une nouvelle mode. Comment ne pas rire en voyant ces jeunes filles chinoises habitant les montagnes habillées à la mode de Marseille ?

L'intrusion de cette littérature interdite donne donc lieu à des scènes cocasses et savoureuses, mais aussi très émouvantes. Liu Ye est très convaincant dans le rôle de Ma, ce garçon réservé qui intériorise ses sentiments. On ressent ce que les livres sont pour lui sans qu'il est besoin de le dire. Il suffit de le voir recopier sur la doublure de sa veste les passages qui l'ont marqué.

Et la petite tailleuse dans tout cela ? Elle apprend à écrire, à lire, elle découvre Balzac, l'amour… l'avortement. Son visage et son physique se transforment tout au long du film. De la petite tailleuse qu'elle était, elle se transforme en vraie femme. Elle finit par décider de goûter à cette liberté dont Balzac lui a si bien parlé. Elle se coupe les cheveux, met des vêtements de ville, prend son baluchon et quitte la Montagne du Phénix du Ciel pour ce confronter à une autre réalité. Elle ne veut plus être simplement la petite tailleuse. Elle veut être elle. Et part à la découverte de ce moi encore inconnu, mais que Balzac lui a révélé.

On aimerait continuer à évoquer et à partager tous les bons moments du film. Mais le risque est justement de tout raconter.

La jubilation et le plaisir que Dai Sijie et ses comédiens ont eu à tourner cette histoire sont communicatifs. On pardonne d'autant plus facilement les quelques rares faiblesses de scénario pour ne retenir que l'émotion qu'ont suscitée ces images et ces personnages. "On se leurre facilement sur ses souvenirs même quand ils ont cette force-là. Qu'est-ce que l'on a vraiment vécu ? Qui était-on véritablement à ce moment là ? (…) ? Mais est-ce que cela est important ? Non l'important, c'est l'histoire, ce qu'elle dit et l'émotion qu'elle provoque chez le lecteur et le spectateur." nous dit Dai Sijie.

L'écrivain peut être fier du réalisateur.

Stéphanie Marie