ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy


VENDREDI SOIR,

de Claire Denis 

avec Valérie Lemercier et Vincent Lindon
tiré du roman éponyme d'Emmanuelle Bernheim  

Par  Stéphanie Marie

 

Sommaire 'Cinéma' 

Valérie Lemercier et Vincent Lindon réunis dans un même film. Quoi de plus alléchant ? Mais attention à la déception : Vendredi Soir, loin d’être un film avec les deux VL, est un film de Claire Denis, qui depuis quelques années connaît un nouveau succès. Qui est donc cette réalisatrice capable de transfigurer ses acteurs?  

Claire Denis est avant tout une femme ayant passé ses 13 premières années en Afrique, dont les paysages et les souvenirs marqueront les premières oeuvres, et notamment  Chocolat (1988), son premier film. Apparaît alors en pleine lumière un thème récurrent à toute son œuvre : celui de l’étranger et du « se sentir étranger ».

Mais Claire Denis ne s’est destinée que tardivement à une carrière dans le cinéma et a commencé en tant qu’assistante de Jacques Rivette, de Wim Wenders et Jim Jarmusch : apprentissage plutôt prometteur et qui en dit long sur la suite.

On sent leur influence à travers sa filmographie : elle met en scène des personnages marginaux, ceux – elle le dit elle-même lors d’une interview avec le Guardian en juin 2000, à l’occasion de la sortie de Beau Travail - qu’elle a envie de voir et non ceux que l’on voit d’ordinaire à la télé. Elle s’intéresse à ceux qui n’entrent pas dans les normes définies par la société. Elle cherchera entre autre à comprendre la monstruosité. Dans J’ai pas sommeil  (1994) où elle met en scène l’affaire Paulin, - le célèbre « tueur de vieilles dames », qui pouvait mener ainsi, avec son ami Mathurin,  un grand train de vie et payer la drogue dont ils avaient besoin. Paulin est  mort en 1989, du sida, en prison avant son procès -  une des questions essentielle est la définition de la monstruosité. « Qu’est-ce que la monstruosité finalement quand il s’agit de quelqu’un qui n’est pas une créature inventée par le cinéma mais vraiment un être humain. »

Après Nénette et Boni (1996), une histoire de frère et sœur, d’adolescents paumés, qui n’a trouvé à sa sortie qu’un accueil mitigé, elle retrouve Grégoire Colin pour Beau Travail (2000), commande d’Arte et film de la renaissance, où l’on (re)découvre la « patte » Denis : le désir, la chorégraphie, le silence, la musique, l’esthétique des corps et de l’image, une image magique qui nous enlève et nous emmène dans les contrées d’un autre monde. Un film où l’acteur ne parle pas avec des mots, mais avec son corps. Chez Claire Denis, la musique et la littérature sont du cinéma et font désormais partie intégrante du scénario. Beau travail est ainsi une variation d’un long poème de Henri Melville. Claire Denis le dira elle-même : «Le cinéma se greffe sur la littérature». Elle confirmera cette conviction plus que jamais dans son dernier film, Vendredi Soir.

Avec Trouble Every Day (2001), Denis s’illustre dans un nouveau genre , le fantastico-gore. Mais doit-on parler de nouveau genre pour Claire Denis. N’est-ce pas plutôt le fantastico-gore qui prend avec elle une nouvelle dimension ? Le thème : l’amour dévorant de 2 monstres, Béatrice Dalle et Vincent Gallo. La musique lancinante de Thindersticks (groupe privilégié de Claire Denis qui avait déjà fait la musique de Nénette et Boni) accompagne le martyre de ces deux êtres maudits, voués à l’interdiction d’aimer physiquement, prisonnier d’un désir dévorant , d’un amour cannibale. La couleur rouge et noir est la couleur du film, c’est la couleur du sang et du désir.

Vendredi Soir (2002) est aussi un film en rouge et noir mais ici plus question de mort. Seule le désir et le fantasme restent. Une référence brève le place sans conteste sous le signe du désir : une des scènes (dans le bar, quand Valérie Lemercier descend des escaliers que Vincent Lindon monte), semble être un clin d’œil discret au film de Wong Kar Waï, In the Mood for Love, quand il filmait des scènes similaires au ralenti et s’attardait sur le frôlement de deux corps.

Vendredi Soir est du Claire Denis par excellence : Tous les thèmes précédemment évoqués se retrouvent dans ce film tiré du roman d’Emmanuelle Bernheim. Cette adaptation écrite en collaboration avec l’écrivain est très fidèle, même si l’on peut être surpris de constater que nulle voix off, voix de la narratrice, n’accompagne cette rencontre. Mais Claire Denis s’en est expliqué : la voix de Valérie Lemercier aurait fait de Vincent Lindon un personnage trop distant.

Comme dans ses précédents films, Claire Denis a donc transcrit des mots en images, en couleurs, en musique, en impression… Vendredi Soir est un film sensuel et érotique qu’on ne voit pas avec sa tête mais avec son corps. C’est un film à fleur de peau, magnifiquement servi par la caméra d’Agnès Godard. Un film de tension mis en valeur par la musique de Dickon Hinchliffe, chanteur des Tindersticks : on ressent d’autant plus le point culminant du film, accompagné de silence. Seule la caméra opère la magie : magie des corps qui se mêlent et qui fusionnent, magie des gros plans, où l’on ne distinguent plus les différentes partie du corps.

Valérie Lemercier incarne Laure, personnage perdue entre deux mondes.  Son regard nous le dit : regard fatigué et incrédule quand elle essaie de se convaincre (vainement) de son nouvel avenir. Elle a perdu ses repères. Elle quitte un « chez moi » pour un nouveau « chez nous ».  La transition se fait dans une nuit hivernale, hostile et embouteillée. Elle recrée alors son univers et son confort  dans sa voiture, « sa petite voiture », dont elle a du mal à se séparer pour cause de départ.

Elle met le chauffage à fond et la musique d’Alain Chamfort, de temps en temps une voix chaude et chaleureuse - voix radiophonique - l’accompagne et soudain l’embouteillage prend une allure de ballet, où lumières, visages hagards et silhouettes fatiguées se confondent. (on soulignera le passage éclair de Grégoire Colin). Son regard s’attarde alors sur le monde extérieur et finira par croiser celui de Vincent Lindon / Jean. Qui, d’un pas décidé, se dirigera vers sa voiture et entrera dans son univers. Qu’il bouleversera.

Une fois de plus, Claire Denis ne donnera d’explications ni sur ses personnages, ni sur leur passé, ni sur leur avenir, ni sur leur présent. On sait seulement ce que l’on peut déduire des conversations et des situations. On en sait peu sur Laure, encore moins sur Jean : c’est un homme d’un certain âge, dont la présence et l’odeur troublent Laure dès l’instant où il monte dans sa voiture. Claire Denis filme le désir montant d’un homme et d’une femme.  Valérie Lemercier et Vincent Lindon donnent un nouvel élan à leur carrière. Claire Denis sait tirer le meilleur d’eux et de leur corps. Car le dialogue n’importe pas, ce sont les corps qui parlent, d’ailleurs le peu de mots qu’ils prononcent est quasiment inaudible.

Les objets prennent une importance significative car symbole de son bien-être et d’un monde familier auquel elle ne peut renoncer (dans sa voiture, elle refait le tri et décide de garder certaines affaires et certains livres dont elle avait pourtant décidé de se débarrasser). Dans la chambre d’hôtel, le même type de radiateur qu’il y avait chez elle les enveloppe de sa chaleur. On reverra comme dans un fantasme cette lampe qu’elle avait jetée à la poubelle pour ne pas s’en encombrer dans sa nouvelle vie. Ses cartons de déménagement, abandonnés dans son ancien appartement dans l’attente des déménageurs, se retrouveront comme par magie dans la chambre des amants. Comme si elle était revenue chez elle. En compagnie de cet homme. Ces images traduisent le désir de la narratrice explicitement exprimé dans le livre, à savoir faire sa vie avec cet inconnu et imaginer que cette chambre d’hôtel est leur « chez eux ».

L’obscurité est le décor du film, moment propice au laisser aller du désir et des fantasmes, où la réalité perd de ses contours bien définis, où les lumières sont floues, où la vie semble entre parenthèse. Cette nuit est-elle un rêve, un fantasme ? Un rêve devenu réalité ou une réalité devenue rêve ? Au petit matin, chacun reprendra sa route, séparément.

Le spectateur ne quitte la salle qu’avec le regret de ces sensations. Il ne lui reste plus qu’à retourner voir le film ou se précipiter dans une librairie pour se procurer le livre, afin que les mots originels réveillent  le souvenir de ces images qui nous ont envoûtés pendant une heure et demie. 

 

Stéphanie Marie