|
Dimanche
14 Avril - 13h45
Je
sors de la séance de onze heures au cinéma de Boulogne
où j'ai vu "Hable con Ella" Parle avec Elle). Si
je réagis aussi vite c'est que jusqu'à présent,
entre Pedro Almodovar et moi, il n'y avait pas d'affaire de coeur
même dans son avant-dernier film qui faisait, je crois, référence
à sa mère. Elodia m'a dit hier quand je la conduisais
à la Gare du Nord qu'elle l'avait vu six fois et qu'en une
fois je n'avais pas pu absorber le film. Alors pourquoi est-ce différent
avec celui de ce matin? D'abord je suis restée jusqu'à
la dernière minute pour ne pas perdre une seconde de la musique.
Si ce Iglesias-là est le fils ou un parent de Julio, alors
je vous le dis, le fils dépasse le père ou l'élève
dépasse le maître. Il était 13 heures quand
j'ai quitté le cinéma et j'avais une petite faim.
Impossible d'entrer dans l'un des trois restaurants qui jouxtent
la salle. Il fallait que je sois seule, que je monte dans ma voiture.
Heureusement au geste instinctif d'ouvrir la radio après
avoir mis le contact a succédé non un flot de nouvelles
dont je n'avais que faire mais de la musique qui s'égrenait
de "Radio Classique". Je ne pouvais absorber aucun mot,
je voulais penser aux images que je venais de voir, rester seule
et me précipiter dans mon bureau pour écrire.
"Hable
con Ella", c'est une émotion pure du début jusqu'à
la fin. Ce sont des personnages plus touchants les uns que les autres,
de Pina Bausch à la petite infirmière qui aide Benigno
auprès d'Alicia. Pina Bausch: je ne savais pas encore pourquoi
elle était dans le film ou si elle faisait partie du film,
je la regardais simplement, mince, non maigre, décharnée,
tragique, trébuchant sur les chaises, se cognant la tête
contre les murs et tombant par terre, inanimée, morte peut-être.
Je ne savais pas non plus pourquoi cet homme pleurait en la regardant,
je voyais seulement ses larmes couler le long de ses joues mal rasées.
Et puis cet hautre homme à côté de lui, que
faisait-il dans la salle? Il n'avait pas l'air malheureux. Je l'ai
tout de suite revu d'ailleurs, le deuxième, il était
à la clinique, un infirmier avec une blouse bleu-ciel qui
faisait la manucure à une jolie jeune fille qui dormait.
Après, avec la petite infirmière, il l'a lavée
complètement la jeune fille, de la tête au pied. Elle
devait être bien endormie car elle ne bougeait pas même
quand on la retournait, même quand on l'a nettoyée
parce qu'elle avait ses règles, même quand l'homme
a noué les cordons de sa robe et tendu au-dessus d'elle un
drap léger. J'ai lentement commencé à comprendre
qu'elle ne dormait pas la jeune fille, elle était dans le
coma, et son infirmier avait l'air de l'aimer beaucoup, il lui parlait,
il lui racontait Pina Bausch, il lui avait même apporté
une photo de l'artiste pour l'accrocher au-dessus de son lit.
Quand
il a fini son service, il est retourné chez lui où
il a vécu avec sa mère dont il s'est occupé
jusqu'à sa fin, il a regardé par la fenêtre
le studio de danse d'en face qui est dirigé par une ballerine,
Géraldine Chaplin, vieillie mais toujours aussi superbe et
fine. Je comprends alors que la rencontre Benigno-Alicia n'est pas
fortuite. Il l'avait vue danser et s'était fait connaître
du père psychiâtre sous un faux prétexte pour
revoir la jeune fille qu'il avait surprise à la sortie de
sa douche et à laquelle il avait volé son peigne d'écaille.
Enfin, j'abrège mais c'est difficile si je veux vous faire
comprendre les choses, si je veux que vous sachiez combien il l'aimait
Benigno, son Alicia, que vous sachiez qu'il n'est pas pédé
comme le croit le père psychiâtre (la raison pour laquelle
il l'a choisi comme infirmier quand sa fille a été
renversée par cette voiture), qu'il est vierge complètement,
qu'il est l'homme d'un seul grand amour. Je veux aussi vous dire
que Géraldine Chaplin, je ne me souviens plus de son nom
dans le film, elle est comme Benigno, elle parle à Alicia,
elle lui raconte tout, le studio, ses projets, sa prochaîne
tournée... elle la caresse et l'embrasse, elle croit en elle
et en sa guérison.
Tout-à-coup,
le décor a changé. Une grosse femme faisait l'interview
à la télé d'une dame matador. Elle voulait
lui tirer les vers du nez, lui parler de Nino, des amours qu'elle
avait eues avec Nino et la jeune femme, pas véritablement
belle mais majestueuse, s'est mise en colère et s'est sauvée.
Devant la télé, il y avait le monsieur qui avait pleuré
en regardant Pina Bausch. Il s'est levé, s'est précipité
sur sa voiture et est arrivé assez vite aux studios de télévision
pour rattraper la jeune femme matador et lui demander s'il pourrait
faire un article sur elle parce qu'il était journaliste.
Elle a accepté qu'il la raccompagne chez elle mais l'a prévenu
qu'elle ne dirait rien si on la forçait à parler de
Nino, le torero qui avait profité d'elle, de son aura, puis
était parti en quête de gloire personnelle. Le journaliste
n'a pas insisté. Il l'a déposée devant sa maison
d'où elle est immédiatement ressortie après
avoir poussé un grand cri. Il y avait une couleuvre dans
sa cuisine et elle avait peur des couleuvres mais il ne fallait
le dire à personne. Le journaliste a tué la couleuvre.
Bien sûr, après cela, Lydia, la matador, et Marco (c'est
le nom du journaliste) ont filé le parfait amour, enfin qui
aurait été parfait si Marco n'avait pas encore sa
femme en tête qui le tracassait. Ils font tout de même
de superbes balades qui nous permettent d'écouter des chansons
que nous connaissons tous mais qui sont si belles.
Images
superbes de la corrida: Lydia toujours majestueuse dans son habit
de lumière qui fait avec sa muleta des passes plus difficiles
et plus dangereuses les unes que les autres, Lydia qui nargue le
danger et la mort jusqu'à ce que la mort se fâche et
la punisse de son orgueil, enfin pas la mort tout de suite mais
un coma profond qui la conduit dans la même clinique que la
petite Alicia endormie. Et voilà que Mario se retrouve dans
la chambre de Lydia tout d'abord puis dans celle d'Alicia où
il fait connaissance de Benigno, l'infirmier qui s'occupe de la
jeune fille depuis quatre ans comme il s'était occupé
de sa mère, Benigno qui essaie de lui apprendre les gestes
d'amour, mais c'est difficile parce que Mario ne comprend pas, n'accepte
pas, ne croit pas à la résurrection du corps et de
l'esprit, parce qu'il ne supporte pas la vue de Lydia encormie à
côté d'Alicia. Quand Nino revient près de Lydia,
renonce à ses contrats pour demeurer près d'elle,
amoureux comme au premier jour, Mario s'en va. Il décide
de partir très loin pour peut-être oublier... C'est
loin qu'il apprendra la mort de Lydia.
Mais
voici qu'Alicia n'a plus ses règles depuis deux mois et Benigno
n'a rien dit, Benigno qui a consommé son grand amour n'a
rien dit. Il se retrouve en prison à Ségovie. Il ne
serait pas malheureux s'il savait que son Alicia est toujours endormie
mais que le bébé est venu, garçon ou fille.
Seulement on ne lui dit rien, on ne lui dit pas que si l'enfant
est mort-né, l'accouchement a rendu la vie physique et cérébrale
à la petite Alicia. On dit au sauveur du corps et de l'âme
d'Alicia, le père psychiâtre et l'avocat y compris,
qu'il est un psychopathe. Marco apprend la nouvelle en Jordanie.
Il rentre précipitamment, rend visite à Benigno, s'installe
dans son appartement. Il regarde le studio de danse et il voit Alicia
assise au fond, éveillée, assise sur une chaise, ses
béquilles auprès d'elle. Il voit Géraldine
Chaplin la faire travailler. Il se précipite chez l'avocat
mais doit promettre qu'il ne dira rien à son ami. Celui-ci
n'est pas malheureux. Il a tout décidé dans sa tête.
Un jour, quand Mario arrive à la prison, le directeur lui
remet une lettre de Benigno: l'infirmier amoureux a décidé
d'entrer dans un coma profond. Il a les médicaments pour
et c'est la meilleure façon pour lui de rejoindre son grand
amour. Il lègue son appartement à Mario et tout ce
qu'il y a dedans. Seulement Benigno rate son coma et meurt. Mario
le fait enterrer avec le peigne d'écaille de sa belle et
les photos de sa mère et d'Alicia.
Dernier
tableau: ce n'est plus Pina Bausch qui danse mais Géraldine
Chaplin. Dans la salle il y a devant Alicia, sur le fauteuil derrière
Mario. La boucle est bouclée: ceux qui devaient mourir sont
morts, ceux qui sont vivants vont s'aimer, et c'est très
bien comme cela. Je crois que je vais avoir une affaire de coeur
avec Pedro Almodovar.
|