ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Catherine Merdy

Une photographie de Jim Hayes


 

Dans la Vallée d'Elah ,
de Paul Haggis

Avec Tommy Lee Jones, Charlize Théron, Susan Sarandon

 

Par  Larry Dewaele

 

Sommaire 'Cinéma' 


Une des grandeurs du cinéma américain a toujours été d'allier récits "bien ficelés" et volonté de divertir d'une part, et réflexion bien sentie sur l'état d'une société d'autre part, tout en étant le plus proche possible du développement des personnages choisis, dans ce qu'ils ont de spécifique. Bref, d'allier l'intelligence des personnages, du récit, des situations et des personnages aux codes d'un genre censé divertir. Ce cinéma-là se veut un cinéma de divertissement qui tend un miroir aux spectateurs américains en leur proposant de réfléchir sur eux-mêmes.

Soit un père ancien militaire qui recherche son fils soldat revenu sur le sol américain après quelques mois passés en Irak, manquant à l'appel. Sur le canevas plus qu'éprouvé de l'enquête / quête de vérité, Haggis (scénariste des derniers Eastwood, et dont c'est la deuxième réalisation) va petit à petit faire le portrait de cet homme aux valeurs bien ancrées, enfin confronté aux effets d'une guerre à laquelle il croit forcément, sans comprendre comment elle affecte autrement que les guerres passées (y compris le Vietnam) la cohérence même de la patrie, les valeurs qu'elle met en avant (et le père avec elle) et le lien qui lie les pères à leurs fils.

Loin du film à thèse, redoutablement bien vu dans la façon dont il amène le personnage à la conscience sans pour autant essayer de lui faire adopter des positions qui ne pourraient pas être les siennes, Dans la Vallée d'Elah, de façon certes indirecte, finit par montrer autrement ce que d'autres films de et autour de la guerre ont montré plus directement (déshumanisation, sacrifice rituel d'une jeunesse jetable, soutien automatique mais théorique de la nation à ses soldats qui ne résiste pas à leur retour, responsabilité des pères et de la patrie dans la construction d'une innocence et de valeurs saccagées à chaque nouvelle génération, un peu plus sans rémission à chaque fois, etc.). Mais il le fait par le prisme du père, au travers d'une compréhension d'un état des choses et de la conscience d'une responsabilité personnelle et collective forcément limitée. Le fait qu'y soient liées, là aussi plus ou moins directement, les questions centrales des valeurs, du recyclage de la notion d'héroïsme, du statut et des actions de l'Empire, du lien entre la patrie et ses enfants et des pères et des fils, rend ce film passionnant à plus d'un titre, d'autant qu'il est extraordinairement tenu et ne fait jamais dans la surenchère. 

C’est à mes yeux, un film remarquable, assez détaché de l'actualité pour proposer une vision du lien entre l'Amérique et ses guerres, et dans le même temps montrant à quel point le pays a franchi un autre cap avec cette guerre-là. C'est pour cette raison que je récuse l'argument selon lequel le film serait idiot parce que le personnage principal ferait mine de découvrir que la guerre, c'est pas beau, alors qu'il a combattu au Vietnam. Outre qu'on n'est pas obligé de croire que tous les soldats américains absolument se sont livrés à des exactions, il serait bon d'avoir un minimum de perspective historique et de ne pas oublier que les valeurs défendues par les Etats-Unis à l'extérieur ont beau être sensiblement les mêmes, cette guerre-là repose sur des mensonges, une hypocrisie et une mise en avant de l'impunité dans la chaîne de commandement politique et militaire qui ne sont certes pas nouveaux, mais à un tout autre niveau. Enfin, on peut toujours faire de mauvais procès à un film, qui plus est lorsqu'il ne fait pas dans la dénonciation bien-pensante (on l'aurait alors attaqué parce que trop peu subtil et propagandiste, je commence à connaître la critique française qui fait profession de distribuer bons et mauvais points, à défaut de vraiment hiérarchiser en amorçant une réflexion sur la valeur esthétique et la pertinence des oeuvres...).

La stratégie de Haggis, celle des réalisateurs qui font le pari de ne pas trop s’éloigner des habitudes des spectateurs américains lorsqu'ils veulent les toucher largement, n'a pourtant pas marché aux Etats-Unis. Il faut croire que le film vient déjà trop tard, lassitude aidant, ou trop tôt. Il est pourtant un des premiers à ne pas faire uniquement dans le métaphorique, sans pour autant asséner du prêt-à-penser aux spectateurs. C'est à mon sens assez remarquable pour se déplacer.


Catherine Raucy