fleche.GIF (1114 octets)

Lluis le catalan

 

 par Jordy

 

luisllach_barcelone.JPG (7796 octets)

C'est Jean Vasca, paradoxalement, qui m'a fait découvrir le " cantautor " catalan Lluis Llach, il y a une vingtaine d'années, chez lui ,dans son minuscule appartement du Xème. J'avais déjà entendu parler de ce chanteur mais c'était la mode du folk de terroir Occitan, " gardarem lou Larzac " et toute cette sorte de choses, un genre qui ne m'a jamais beaucoup intéressé.
Jean m'a fait écouter, sur sa chaîne très impressionnante pour l'époque " Campanades a mort " (les cloches des morts, le glas), un hymne funèbre de plus de vingt minutes, dédié à la mémoire des derniers militants basques exécutés au garrot dans les geôles Franquistes. Voici un extrait du texte. Le " vieux " c'est Franco, l'assassin. Le plus jeune des garrottés avait 17 ans.

Les cloches sonnent le glas
pour les trois bouches closes :
malheur au troubadour
qui tairait les trois notes !

  wpe2.jpg (2218 octets)

Qui a ôté le souffle
A ces trois corps si jeunes
Qui n'avaient d'autre trésor
Que la raison de ceux qui pleurent ?

Assassins de raisons et de vies,
Que jamais vous n'ayez de repos
Et que jusque dans la mort vous poursuivent nos mémoires !

Dix-sept ans seulement
Et toi si vieux ;
Jaloux de la lumière de ses yeux
Tu as voulu lui fermer les paupières
Mais en vain car tous nous conservons cette lumière
Et nos yeux lanceront des éclairs dans tes nuits !

Dix-sept ans seulement,
Et toi si vieux ;
Envieux d'une beauté si jeune
Tu as voulu lui arracher les membres
Mais en vain car nous conservons l'image de son corps
Et chaque nuit nous apprendrons à l'aimer.

La misère s'est faite poète
Et a écrit dans les champs
En forme de tranchées,
Et les hommes sont allés vers elles…
Chacun devient parole
Du victorieux poème.


wpe6.jpg (15535 octets)

 

Et ce fut la révélation : une voix ample, chaude, souple et nuancée, sur une mélodie d'une infini tristesse. Et puis le déferlement symphonique et la voix qui se déploie, monte dans les aigus pour redescendre, barytonale dans les graves poignants d'un Requiem hors de Dieu.
Je fus secoué d'une formidable émotion et me procurai les disques antérieurs. Depuis Lluis Llach me bouleverse à chaque écoute. Il est au delà de la chanson à texte. Sa très solide formation de musicien et de pianiste lui permet de composer des architectures musicales infiniment plus riches que les mélodies simples, minimalistes, qui naissent des accords de guitare chez les chantauteurs que j'aime (mis à part Ferré, lui aussi formé à la musique classique). Et la voix de Llach, au registre très étendu, quasiment lyrique, se fond harmonieusement aux chatoyances orchestrales.

Lluis Llach a commencé à s'exprimer dans le " protest song ", la chanson engagée anti-Franquiste. Il a naturellement eu maille à partir avec la censure officielle qui sévissait en ces temps sombres de l'Espagne. L' " estaca ", le pieu , est devenu l'hymne de la résistance à la dictature. En apparence, c'est un vieux paysan, Siset, qui détient et transmet la sagesse dans une parabole : " tu ne vois pas ce pieu auxquels nous sommes tous attachés ? si nous ne nous en libérons pas nous n'avancerons pas. Si moi je tire fort par ici et toi tu tires fort par là, c'est sûr, il tombe, et nous pourrons nous libérer. Et le disciple, toute sa vie, manie ce pieu jusqu'à s'en déchirer les mains. Le pieu pourrit mais tient toujours. A la fin de sa vie, l'initié transmet le message à la jeune génération. Bien sûr, le pieu…c'est Franco ! La chanson put voir le jour car au début les censeurs n'y comprirent rien. Mais peu à peu, le sens du message arriva à leur cerveau épais et la chanson fut interdite. Peu importe. En concert, Llach prenait sa guitare et jouait simplement les accords, sans chanter. Seul tout le public chantait en chœur et la police ne pouvait rien dire.
Les années passant, Franco enfin mort et la démocratie voyant enfin le jour, Llach élargit son univers protestataire pour aller vers la chanson d'amour et de sentiments, vers l'illustration de son particularisme linguistique aussi. Alors que Juan Manuel Serrat " trahissait " et chantait en espagnol pour élargir son audience, Lluis continuait à s'exprimer exclusivement en catalan. Ses influences musicales sont toutes Méditerranéennes : musique grecque dans " Viatge a Itaca ", musique catalane grecque et arabe dans " un pont de mar blava ". Ce " pont de mer bleue ", c'est la fraternité du bassin méditerranéen, des deux côtés de la " maremar " " bressol de tots els blaus "

wpe3.jpg (1237 octets)  
  wpe4.jpg (2465 octets)


Mon amie la mer
A le calme d'un dieu endormi
Quand mon bateau cherche un havre
A l'île de son sein

Mon amie la mer
A le courage d'un dieu exalté
Et quand ma voile se gonfle d'air
Nous continuons peut-être un jeu incertain
(…)

Mon amie la mer
Est l'immense berceau de tous les bleus
Et dans son flux et reflux de son et de couleur
J'apprends le peu que je sais.

C'est pour cela que jamais
Je ne pourrai m'éloigner de son battement
Et, fidèle, je vivrai dans son intimité
Jusqu'à ce que cesse le vent

Les thématiques sont désormais très variées :
-    chants de révolte, toujours (" companys, no es aixo ", " el jorn dels miserables ", " i amb el somriure, la revolta ", " canço d'amor a la libertat ", etc…)


-    chansons sur le pays (els meus ulls aqui ", " pais petit ", " arran de terra " " un cor a Barcelona " etc…)
wpe5.jpg (1422 octets)
-    chant cosmique " astres " :" naissent les astres avec le premier battement du corps " (5 mouvements dans ce disque-concept : astres, soleil, lune, terre, haleine :retour à l'homme)
-chants d'amour, innombrables. Longtemps, Llach a gardé secrète son homosexualité, grace aux procédés habituels : utilisation de la deuxième personne, inidentifiable, métaphores " unisexe ". Sa plus fameuse chanson d'amour, on la connaît sous le nom de " t'estimo "( je t'aime) qui revient à chaque refrain. En fait, elle s'intitule : " amor particular ". C'était le premier signe, au décodage facile. Récemment, Lluis a fait son " outing ", dans son dernier disque, où il utilise le " je " et le " il ". Et peu importe, puisque le chant d 'amour touche à l'universel.

Lluis Llach est la figure emblématique de la catalanitude. Son récital du 6 Juillet 1985, au camp del Barça (stade de foot de Barcelone) a réuni cent -vingt mille personnes venues communier dans l'identité Catalane.

Mais l'indépendantisme de Llach est essentiellement culturel et d'ultra- gauche. Lluis est de tous les combats de libération des peuples, ouvert à toutes les cultures surtout minoritaires et opprimées

Cependant, ce qui me séduit le plus chez lui, c'est cette sensibilité, cette générosité, ce lyrisme exacerbé qui jaillit de toutes ses mélodies.
C'est le déploiement de son chant.

Jordy



Lluis Llach dans mes chansons :

Comment dire autrement ma terre catalane
Fagot de nerfs crispés sur les portes du vent
Comment dire vertige et la plongée du roc
Au ventre de la mer fouillée jusqu'aux abysses
Comment dire autrement que porté par le Chant

Comment dire autrement la vague transe étrange
Qui fait darder le poil trembler l'eau dans les yeux
Quand Lluis de Barcelone transcende mon pays
" Parlen de l'Emporda " tu me parles de moi
Comment dire autrement que porté par le Chant


(" Porté par le Chant ", extrait)

De Barcelone un chant crève les Pyrénées
De Lluis le catalan j'entends les tramontanes
Déferlant sur ses vagues
Eperonnant la mer
Il arme de marées la Méditerranée
Tous les fleuves de mots montent vers le soleil

(" Tous les fleuves de mots ", extrait)

citation de Fred Hidalgo (chorus) : LLUIS LLACH, La pédagogie de l'utopie


Il avait à peine vingt ans lorsqu'une chanson de ses
débuts, "L'estaca", le rendit immédiatement populaire en
Catalogne, où il fut très vite qualifié de "chanteur public
numéro un". Trente-deux ans et plus de vingt albums
après, fort d'une oeuvre inclassable et de chansons
faisant la part belle à ce qu'il appelle "la pédagogie de
l'utopie", où l'art de la mélodie le dispute à l'émotion de
la voix, Lluís Llach est l'un de ces "chansonniers" du
monde qui, par-delà la langue et les frontières,
communiquent de façon magique avec le public.


Une chanson récente de Lluis Llach citée par Marie Melisou (voir son superbe poème en prose). Robert a " rebouté " joliment la traduction mot à mot du tâcheron employé par la maison de disques.

Une fenêtre sur la mer

Une fenêtre sur la mer
Un regard
Et voir passer le monde
Entre les barques et toi.
Jouer, et du hasard et de l'artiste
Le bleu des bleus aux crêtes blanches

Un fenêtre sur la mer
Et ce filet
A jeter aux étoiles
Les mémoires perdues
Et ne jamais plus lever l'ancre
Pour le sortilège et l'eau claire

Qu'est elle devenue
Antoinette en sa maison de Xelafù
Quand elle ouvrit la porte
A ces enfants de l'Albanie
Déesse antique d'aujourd'hui
Les pêcheurs l'aiment
lui laissent leurs filets
Miroitements d'argent

Une fenêtre sur la mer
Et perdre l'ancre
Détruire tant de phares
Abjurer des astres…avec toi
Pour faire de demain
Un art imprévisible

Une fenêtre sur la mer
Petite et blanche
Chemin du rêve
Loin de l'absurde
Loin de ce petit moi
Le cœur gonflé l'âme vidée

Minaret de Tanger
Samir que pense-t-il?
Les pieds foulant misère
Et le rêve d'Espagne
Il dénude son corps, si beau
Se lance dans les flots
Plaise aux dieux qu'à la force
De regrets, nostalgies
Il dévague un bateau…

Une fenêtre sur la mer
Pour que tes yeux l'habitent
Et qu'ils inventent
L'espace et sa lumière
Et ses limites
S'endort là-bas l'enfant
Bercé au chant de la petite

Qu'est devenu Lanis, parti d'Icarie
Cherchant une émeraude en place d'Omonia
Depuis longtemps assourdi de prières
Prisonnier de ce corps
Désir insoupçonné
Inattendu…

Une fenêtre sur la mer
Un regard
Un olivier en paix…
Juste au coin
Une fenêtre sur la mer
Petite et blanche
Vers le rêve…

Biographie sommaire :

Lluis Llach

"Né le 7 Mai 1948, à Girone sur la Costa Brava, Lluis Llach est le
second fils d'un père médecin, aux idées conservatrices, et d'une mère
enseignante, aux mœurs progressistes. Il passe sa petite enfance dans le
village de Verges, ou il débute l'apprentissage du piano, découvrant le
castillan à l'école; pensionnaire à Figueras chez les frères des écoles
chrétiennes où il continue le piano et participe à la chorale (écoutant
Piaf, Trenet, Brel , Brassens, ferré…à la radio française, la nuit, à la
dérobée), il en part en 1965 pour préparer l'université à Barcelone. Là,
il découvre les milieux antifranquistes…"

Extrait de la revue CHORUS, les cahiers de la chanson Automne 99 n°29
-Directeur Fred Hidalgo
Chorus - BP 28- 28270 BREZOLLES (France)
Revue trimestrielle- abonnement 290F l'an


Discographie originale

1968. Els exits
1970. Ara i aqui
1972. Com un arbre nu
1973. A l'Olympia
1974. I si canto trist
1975. Viatge a Itaca
1976. Barcelona, gener 76
1977. Campanades a morts
1978. El meu amic el mar
1979. Somniem
1980. Verges 50
1982 I amb el somriure, la revolta
1984. T'estimo
1985. Maremar
1986. Astres
1988. Geografia
1991. Torna aviat
1992. Ara
1993. Un pont de mar blava
1994. Rar
1995. Porrera
1997. Nu
1998. Nou