J'ai un peu de regrets

une analyse de la chanson de Claude Aubry par Isabelle Servant

 
"J'ai un peu de regrets" est sans doute l'une des plus belles chansons de Claude Aubry: difficile, pour analyser, de s'extraire de l'émotion intense que provoque la rencontre entre douceur de voix et déroulement tragique de l'accompagnement, qui dit plus encore que les mots le temps qui passe, la douloureuse et poignante quête. Comme Schubert dans "Gretchen am Spinnrade", où le piano défile son obsession de rouet sous les libres pensées de la jeune fille, ici la guitare-train se balance organiquement entre deux accords, tonique et dominante, mais celle-ci avec une sous-tonique, typiquement modale, d'une tristesse infinie; deux piliers de marbre dans un jardin antique, dont l'un change parfois de couleur (le do mineur devient majeur, un appel), comme si un soleil voilé s'y jetait quelques instants. Le rythme de la guitare entre les couplets est périodiquement brisé, le train bien sûr, mais Claude Aubry aime les ruptures et elles sont toujours signifiantes: dans "la lettre", c'est une cadence rompue qui nous apprend que la belle femme plutôt gaiement décrite jusque-la porte un suaire et une faux; c'est la même cadence qui dans "la mer m'attend là-bas" termine toujours, comme une ponctuation funèbre, une très classique et sereine marche harmonique descendante.
La mélodie lumineuse jouée par la flûte est une sorte d'énigme d'espoir: enfin nous échappons ici au mineur désespérant, dans une modulation toute de douceur et de perfection. Paradoxalement, cette fin fait ressortir encore la dialectique haletante entre clarté et désespoir, qu'on trouve moins dans les autres chansons, plus noires ou plus résignées, qu'en est-il devenu?
 


Isabelle Servant