Paroles d’anges
Jean-Louis Tripp
avec Alexandra Carrasco
Glénat

 

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Sommaire "Coin des BD"

 


(05 2005)

Au vu des déclarations fracassantes de divers représentants auto-proclamés de la Chrétienté, on pourrait craindre le pire de l’intervention de créatures célestes dans les problèmes amoureux de nos semblables. Heureusement, les anges de Jean-Louis Tripp ne sont pas très catholiques...

Quatre époques, quatre saisons, quatre histoires courtes mises en scène de main de maître par l’auteur : printemps 1958, Louise et Réal sont deux adolescents québecois qu’inhibe le port d’un appareil dentaire. L’amour est bien difficile à exprimer quand on se croit défiguré. Sur ce, deux anges tout aussi amoureux (et tout à fait sexués, pour ceux qu’intéressent ce vieux problème) décident d’aider les ados... et la solution ne viendra pas de la sagesse divine, qui pourtant fera une apparition remarquée et hilarante dans une séquence où une lumière tombée du ciel enguirlandera les anges un peu désespérés après leur première tentative infructueuse. Leur patron aura tôt fait de leur faire comprendre que franchement, un problème d’appareil dentaire, ce n’est pas la même chose que les guerres et les famines que connaît la Terre.
Ce mélange de présentation de problèmes bien réels et de personnages qui, bien qu’ils portent auréole et petites ailes, n’en sont pas moins restés très humains, est d’ailleurs un des charmes de l’album. Un autre en est l’absence de dialogues, ce qui n’empêche pas les personnages de communiquer, les bulles contenant dessins, pictogrammes, etc. permettant au lecteur de se focaliser sur l’expression des sentiments des personnages humains ou divins, qui passe par un langage facial et corporel remarquablement développé par le dessin.La deuxième histoire est bien différente : à Montréal, à l’été 1982, Ginette et Eric, un jeune couple, connaissent de sérieux problème, le jeune homme faisant preuve de peu d’attirance pour sa compagne. Un ange opportunément nommé Adonis va l’aider à prendre conscience de la racine de ses problèmes, et dans une séquence elle aussi très amusante, Eric va annoncer à Ginette son attirance pour les hommes - les pictogrammes utilisés par l’auteur pour décrire les préférences amoureuses du personnages valent leur pesant de cacahouètes. Mais il faudra l’intervention (et plus exactement, l’incarnation) d’un autre ange pour qu’Eric vive son attirance pour un homme bien particulier.
On retrouve Ginette en automne 2004 dans la troisième séquence, alors qu’elle vit avec un autre homme, dont elle a eu un enfant aujourd’hui jeune adulte. L’éloignement du couple au fil des ans va nécessiter la présence aux côtés de Ginette d’un ange, qui sans action fracassante, va les accompagner dans leur redécouverte l’un de l’autre. Enfin, à l’hiver 2005, Louise et Réal, maintenant âgés, vont vivre un nouveau printemps de leur sexualité en compagnie d’un couple d’amis, quand un ange joliment nommé Hypoline fait redémarrer leur libido.
La cerise sur le gâteau est un épilogue d’une page sous forme de texte dense (pour contenter les lecteurs décontenancés par le mutisme des planches ?) qui raconte la vie des personnages et de leur descendance, et prolonge le plaisir de lecture.On le voit, ces anges sont plus préoccupés du bonheur des humains que d’une quelconque morale étouffante, et voir deux couples de la soixantaine en train de s’envoyer joyeusement en l’air est particulièrement rafraîchissant, surtout sous la plume légère et sympathique, au sens ancien du terme, de Jean-Louis Tripp. Son dessin est aussi dense que sa narration est précise, ses cases semblent être de petits tableaux aux couleurs chaudes, et l’effet général est celui d’un plaisir graphique toujours renouvelé.

Paroles d’Anges est un petit bijou que l’on prendra plaisir à relire, autant pour la chaleur humaine qui s’en dégage que pour l’intelligence du propos.

par François Peneaud