Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Numéro 7

Dans l'île de la Cité

par Michel Ostertag

   

 

La prison de la Conciergerie (l'extérieur)

-Comme convenu lors de notre dernière balade, je suis très fier, mon oncle, de te raconter l'histoire de la Conciergerie, un endroit, comme tu sais, que j'ai visité plusieurs fois et que je pense bien connaître. Donc nous voici devant la prison la plus célèbre de Paris, la Conciergerie ! La plus sinistre aussi, bien que je n'ai pas fait de comparaison avec les autres !
-Je l'espère pour toi mon neveu !
-Conciergerie… d'où vient cette appellation ? Eh ! bien dans le palais royal de l'époque des rois capétiens, le concierge était un personnage important. Son rôle relevait du Surintendant mais aussi du prévôt de la demeure royale. Le concierge disposait dans le palais et dans ses dépendances d'un droit de justice qui le conduisit à avoir une prison pour les malfaiteurs arrêtés dans sa juridiction. Dans un premier temps, cette prison était localisée dans les donjons du palais. Puis la prison du Grand-Châtelet (emplacement aujourd'hui place du Châtelet) venant à être encombrée à un point tel que la prison de la Conciergerie devint une annexe de celle du Grand-Châtelet. Un document datant de 1828 et portant sur les prisons de Paris, stipule que le nom de " Conciergerie " apparaît pour la première fois sur les registres en 1391.
On sait que vers l'an 1400, la prison disposait déjà des locaux qu'elle devait garder jusqu'au début du XXè siècle.
Les deux tours jumelles ont été construites sous Philippe le Bel. Elles comportent quatre étages. C'est entre ces deux tours que se trouvait (et cela jusqu'en 1380) l'entrée des membres du Parlement.
En prenant comme guide la photo ci-dessus, des deux tours jumelles, la tour à gauche est la tour César, celle à droite, la tour d'Argent et la dernière, tout à droite, la tour Bonbec. C'est la plus ancienne des tours, construite sous Saint-Louis, la seule crénelée et la moins haute. Son nom vient du fait qu'au XVè siècle, y était installée la chambre de la question. Les accusés mis à la torture ayant alors " bon bec " pour parler. Lorsqu'on la restaura, en 1828, on aurait trouvé dans son sous-sol deux oubliettes communiquant avec la Seine, aux parois encore hérissées des pointes de fer afin de pouvoir déchiqueter le corps des malheureux qu'on y jetait. On y aurait trouvé aussi des débris d'instruments de torture.

-Rien de réjouissant !

-La Conciergerie n'était pas une prison où l'on demeurait longtemps, tout le contraire, on y était incarcéré temporairement, un lieu de passage en somme, où les détenus étaient en instance de jugement car aussitôt après leur condamnation ils quittaient la prison pour se rendre sur les lieux d'exécution ; place de Grève par exemple, mais auparavant, obligation pour eux de se rendre sur le parvis de Notre-Dame de Paris pour faire amende honorable. Pendant la Révolution, les lieux d'exécutions étaient la place de la Concorde et plus tard la place de la Nation.

Les prisonniers célèbres :

Le tout premier prisonnier célèbre a été Enguerrand de Marigny que l'ont a déjà rencontré à la balade précédente, celui-là même qui avait été chargé par Philippe le Bel d'organiser les travaux d'agrandissement du palais royal ! Désavoué par le successeur du roi, Louis X le Hutin, il fut incarcéré ici. Il faut dire qu'étant spécialiste des finances son immense fortune lui valut des inimitiés. Il fut pendu à la poterne de Montfaucon en 1315, le roi Philippe le Bel étant mort un an auparavant Enguerrand de Marigny se trouva ainsi sans soutien pour le défendre.

-Peut-on situer aujourd'hui l'emplacement du gibet de Montfaucon ?

-Oui, mon oncle, dans le quartier de la place du Colonel-Fabien.

On peut aussi évoquer, au XVIè siècle, le Comte de Montgomery, qui était un homme de guerre français. Il fut l'auteur involontaire du coup de lance mortel dans l'œil du roi Henri II, lors d'un tournoi en 1559, rue Saint-Antoine. Il était le chef de la garde du roi. Une fois libéré, Montgomery se réfugia en Angleterre, il revint en France en 1562 pour prendre la tête des Huguenots et tenter de secourir La Rochelle assiégée. Il fut pris et condamné à mort en 1574, à l'instigation de Catherine de Médicis la veuve du roi. Montgomery fut décapité en place de Grève (place de l'Hôtel-de-Ville aujourd'hui).

En 1610, François Ravaillac, arriva ici, seulement deux jours après son forfait contre le roi Henri IV, le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie à Paris. Ravaillac était né en 1578 à Angoulême. Il avait donc 32 ans au moment de l'assassinat du roi. Il fut soumis au supplice des brodequins (instrument en bois qui servait à serrer les jambes d'un condamné jusqu'à être broyées). Il affirma toujours avoir agi seul et disait que son geste pouvait à la fois sauver son pays et la religion catholique. Mais il est possible qu'il ait été poussé inconsciemment par une conspiration venant de l'entourage de la reine et favorable à l'Espagne. Il fut " démembré à quatre chevaux " la même année.

-En fait, cette affaire Ravaillac, on ne sut jamais vraiment qui avait armé le bras du meurtrier, certains ont parlé des Jésuites. C'est un peu l'affaire Kennedy d'aujourd'hui !

-Tout à fait, mon neveu ! d'autant que les aveux de Ravaillac auraient été faits in extremis et que les procès-verbaux furent détruits peu après, volontairement ou non, alors, pour savoir qui avait armé son bras, le mystère reste entier…

Sous Louis XIV, la marquise de Brinvilliers, (1630-1676), qui fut la plus célèbre de toutes les empoisonneuses bien qu'elle ait été de la plus haute noblesse de robe fut, elle aussi, incarcérée dans cette prison. Elle avait empoisonné son père et ses frères afin de s'emparer de l'héritage familial. Ramenée d'Angleterre où elle avait fui en 1676, son procès est à l'origine de l'Affaire des Poisons, sorte d'organisation criminelle avec usage de poisons, messes noires, avortements… où de hauts personnages de la cour de Louis XIV furent compromis comme Mme de Montespan. On la supplicia à l'eau puis elle fut décapitée et brûlée en place de Grève. En tout 34 accusés furent exécutés, parmi lesquels une sage-femme, la Voisin.

En 1721, le très célèbre Cartouche, accusé de vols et d'assassinats fut arrêté dans un cabaret. Enfermé d'abord au Châtelet, il fut transféré ici où il subit l'épreuve des brodequins sans rien avouer car Cartouche s'attendait à être délivré par ses complices qui en avait prêté le serment, mais comme personne ne vint, fou de rage, il parla pendant 18 heures et détailla ses méfaits, nomma ses complices, ses aides, ses assistants. Il fut roué de coups et décapité.

François Damien qui avait commis une tentative d'assassinat à l'encontre de Louis XV , (un léger coup de canif), fut transféré en pleine nuit de Versailles à la Conciergerie. Il eut droit à un supplice long, cruel qui devait durer 63 jours pendant lesquels il fut torturé, attaché à un brancard soumis à la question pour finir écartelé publiquement. On considère que son supplice a été l'un des plus épouvantables par sa cruauté que Paris ait eu l'occasion de voir.

L'Affaire du Collier de la reine Marie-Antoinette, à la veille de la Révolution française,
eut un grand retentissement qui salit la royauté : Le cardinal de Rohan, amoureux de la Reine et désirant gagner ses faveurs crut la comtesse de La Motte, que la Reine désirait un collier fort onéreux (1 600 00 livres) des joailliers Bassenge et Bœhmer (voir la balade n°6). La comtesse de La Motte lui demanda de participer à l'achat du collier. En fait, au lieu de le remettre à la Reine, le collier fut remis à l'amant de la comtesse présenté comme un officier de la Reine, puis démonté et vendu au détail pièce par pièce. Le scandale éclata quand le cardinal de Rohan ne put couvrir une échéance de la dette qu'il avait contractée. L'affaire éclaboussa la Reine qui ignorait tout de cela, le Roi porta l'affaire devant le Parlement de Paris, (au lieu d'étouffer l'affaire comme Louis XVI pouvait le faire) ; un procès éclatant eut lieu qui captiva l'opinion. Le cardinal fut jugé plus naïf que coupable, il fut acquitté et passa pour une victime ; la Reine fut déconsidérée ; sa vie privée mise en cause et ses dépenses dénoncées. La comtesse de la Motte (1756-1791) fut condamnée à être marquée au fer rouge du V des voleurs, au fouet, et à la réclusion perpétuelle à la Salpêtrière (qui était en fait un hôpital-prison), d'où elle s'évada quelques mois plus tard pour gagner l'Angleterre où elle mourut en 1791 à l'âge de 35 ans.


-Les heures de gloire de la Conciergerie, si j'ose dire, ont été pendant les années sanglante de la Révolution française. Les grands noms comme Danton, Desmoulins et pour finir Robespierre ont passé leurs derniers moments dans ces geôles.

Les bureaux de l'accusateur public Fouquier-Tinville (1746-1795) (voir photo), occupaient pendant la Terreur le premier étage des deux tours d'Argent et César ainsi que le passage les reliant. Les deux autres étages ainsi que les combles du bâtiment furent affectés, pendant la terreur, aux appartements privés de celui-ci et sa famille, sa femme et ses deux enfants. Fouquier-Tinville de triste renommée était magistrat et homme politique. Nommé accusateur public au Tribunal révolutionnaire, il devint le symbole de la rigueur impitoyable et de la cruauté terroriste
La création des tribunaux d'exception instaura la Terreur, Danton, lui-même n'avait pas hésité à déclarer : " Soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être ".
En juillet 1793, c'est l'assassinat de Marat dans sa baignoire par Charlotte Corday. Elle était noble et parente de Pierre Corneille, son nom complet était Charlotte de Corday d'Armont. Elle poignarda Marat pour venger les Girondins. Elle avait 25 ans !
La série des grands procès s'ouvre avec le procès de Marie-Antoinette. La reine fut transférée de la prison du Temple à la Conciergerie dans la nuit du 1er au 2 août 1793. Le roi Louis XVI était mort depuis six mois (21 janvier 1793), il avait été emprisonné à la prison du Temple et non à la Conciergerie comme on pourrait le croire. Les bâtiments de la prison du Temple ont été démolis ; l'emplacement se trouve au square du Temple près de la place de la République. Des traces sur le sol marquent l'emplacement.

La famille royale ne comporte plus à cette date d'août 1793 que quatre personnes : son fils, Louis XVII, Marie-Thérèse-Charlotte, sa fille, qui survivra aux siens, et Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI. La Reine fut placée en cachot sous une surveillance perpétuelle. La sœur de Louis XVI fut envoyée à l'échafaud sous le simple prétexte qu'elle était la sœur du roi ! Elle fit partie d'une fournée de 24 femmes. La Reine fut exécutée place de la Concorde, le 16 octobre 1793 après deux mois et demi de détention à la Conciergerie.
Puis ce sera le procès des députés Girondins, accusés d'avoir conspirés contre l'unité de la République ; puis on a jugé Philippe-Egalité, duc d'Orléans qui avait voté la mort du roi son cousin ; puis, le 8 novembre, ce sera le tour de Madame Roland, l'ancienne égérie de la Révolution (voir photo). Avant d'être guillotinée, elle prononça cette phrase terrible : " Liberté, Liberté ! que de crimes on commet en ton nom ! ". Elle avait 39 ans. (Relire la balade n° 6 au 37 quai de l'Horloge) ; le 11, c'est Bailly, l'ancien maire de Paris, responsable de la fusillade du Champs-de-mars en 1791 et qui avait été une affaire sanglante ; le 8 décembre, on condamne Mme du Barry, l'ancienne maîtresse de Louis XV, comme étant l'incarnation d'une époque révolue.
Cet enchaînement de violences à répétition se terminera au sein même de la Convention qui prend peur de Robespierre qu'elle accuse de vouloir devenir dictateur et le 27 juillet 1794, avec une écrasante majorité elle décrète son arrestation ainsi que celle de son frère et de plusieurs autres de ses amis, comme Hanriot ou Saint-Just. Les prisonniers sont conduits à l'Hôtel-de-Ville. Au cours d'une lutte Robespierre tente de se suicider ; seulement blessé il est ramené à l'infirmerie de la Conciergerie. Quelques heures après il est condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire et guillotiné place de la Concorde. Le 24 Thermidor, c'est au tour de Fouquier-Tinville d'être arrêté, incarcéré à la Conciergerie pendant neuf mois, il monte sur l'échafaud. Le tribunal est dissous le 31 mai 1795.
-Peut-on avoir un bilan de son action ?

-Oui, pendant 718 jours, il a fait exécuter 2780 personnes dans des milieux les plus divers, allant des hommes politiques, aux agriculteurs, aristocrates, écrivains, militaires, ouvriers etc.…et souvent par dénonciations mensongères ou pire encore par confusion d'identité. On a beaucoup parlé de guillotine, voici la photo de la pièce exposée ici montrant le couperet et l'échelle pour monter à l'échafaud… Sinistre, hein !
Sous l'Empire, la Conciergerie continua à être une prison pour le chef chouan Georges Cadoudal impliqué dans l'attentat de la " machine infernale " contre Bonaparte il finit sous la guillotine en 1804 ; puis ce sera, après les Cents jours, le Maréchal Ney, " le brave des braves " qui sera interné ici pendant quatre mois avant d'être fusillé le 7 décembre 1815. Le comte de la Valette réussit à s'en échapper déguisé en femme. Napoléon III lui même après l'échec de la conspiration du camp de Boulogne et aussi le conspirateur Fieschi pour son attentat contre Louis-Philippe (en 1835) et Orsini contre Napoléon III ( en 1858) seront tous incarcérés ici avant d'être guillotinés.

Plus près de nous, parmi les prisonniers célèbres de La tour d'Argent, on peut citer Louis-Philippe Robert, duc d'Orléans, fils du comte de Paris, qui, exilé en conséquence de la loi sur l'expulsion des princes, était rentré en France pour partager le sort des jeunes gens de sa classe appelés sous les drapeaux. Emprisonné ici le 7 février 1890, il resta jusqu'au 25 février, il fut ensuite transféré à la prison de Clairvaux où il fut détenu pendant 116 jours.

Le prince Pierre Bonaparte, troisième fils de Lucien Bonaparte, qui, au cours d'une altercation avait tué le journaliste Victor Noir, fut incarcéré ici. Ses funérailles furent l'occasion d'une grande manifestation d'hostilité au Second Empire. Egalement incarcéré, le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, deuxième fils de Jérôme Bonaparte.
Et pour finir Ravachol, la grande figure anarchiste, qui fut guillotiné en juillet 1892

Depuis la Révolution, propriété de l'Etat, la Conciergerie a subi de nombreuses rénovations.

-Bravo mon neveu, tu as bien travaillé, c'était un bon exposé !

-La prochaine fois, on entrera dans la prison pour voir les lieux mêmes et connaître la vie quotidienne des prisonniers.

  Michel Ostertag

Sources :

En plus de mes travaux personnels, j'ai utilisé les ouvrages suivants :

 

  • " Dictionnaire historique des rues de Paris " de Jacques Hillaret.
  • " Le guide de Paris mystérieux " dans la collection des guides noirs.
  • Dictionnaires et encyclopédies diverses.
  • Document sur la Conciergerie, éditions du patrimoine

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