Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Numéro 6

Dans l'île de la Cité

par Michel Ostertag

   

 


-Alors, mon neveu, es-tu toujours intéressé par nos balades ?
-Bien sûr, mon oncle, mais peut-être que si on marchait un peu moins…Tu sais que je suis fragile des pieds….
-Ah, ces jeunes !…hé, je te l'avais bien dit, il te faut de bonnes chaussures pour découvrir Paris, tu sais bien que c'est autant une question de tête que de jambes… Bon, mais puisque tu es fidèle à notre rendez-vous, nous allons commencer notre balade par la rue de Harlay qui est devant nous, le long de la place Dauphine, à l'Est de celle-ci. A droite, on peut admirer cet imposant escalier qui est l'autre façade du palais de Justice.
-Continuons par le quai des Orfèvres jusqu'au boulevard du Palais, très ombragé comme tu peux le constater. Ce boulevard a été formé en 1858 comme prolongement du bld Sébastopol dont il porta le nom jusqu'en 1864. Au côté impair, Voltaire (photo) habita un chambre lorsqu'il fut arrêté, le jour de la Pentecôte 1717, pour avoir écrit une satire contre le Régent. Pour cette raison, il fut emprisonné à la Bastille d'où il ne sortit que l'année suivante.
Au n° 4, nous voyons l'entrée officielle du Palais de Justice. Ce palais est à l'emplacement du premier palais des rois de France dont les débris ont été retrouvés lors des fouilles en 1784 et 1849. L'empereur romain Julien y fut proclamé empereur en l'an 360. Concernant Clovis, on n'est pas sûr qu'il ait habité dans ce palais, par contre, tous ces descendants y ont habité. On sait que Charlemagne y résida et que Philippe Auguste né dans ce palais s'y maria.
Philippe le Bel (photo) jugea ce palais trop étroit et, en 1298, chargea Enguerrand de Marigny de l'agrandir jusqu'au bras nord de la Seine. En 1328, c'est l'avènement des Valois. Le roi Jean II Le Bon (1319-1364) acheva l'aménagement du côté nord du palais en faisant construire, vers 1353, la salle des cuisines et la tour de l'Horloge dont je t'ai parlé lors de notre balade sur le quai de l'Horloge..
-Pour quelles raisons ont-ils quitté ce palais pour le Louvre ? -C'est l'assassinat du maréchal de Champagne et du maréchal de Normandie en février 1358 par des tueurs à la solde d'Etienne Marcel sous les yeux du dauphin Charles, le futur Charles V dans des conditions sanglantes qui provoqua chez le futur roi la décision de quitter ces lieux. Le gouvernement ensuite abandonna définitivement le palais au Parlement, ainsi ce fut la fin du palais des rois capétiens -Etienne Marcel, d'où venait-il ? -C'était un marchand drapier et à partir de 1355 prévôt des marchand, c'est-à-dire chef de la municipalité. C'est le porte-parole de la riche bourgeoisie, il s'opposa à l'autorité royale aux Etats généraux de 1356… Quelques mois après cet assassinat, le dauphin prit la décision de quitter définitivement ces lieux pour le Louvre. La royauté laissa définitivement ce palais au Parlement en 1431 et ainsi ce fut la fin du palais des rois capétiens dont il ne subsiste que la salle des gardes, la salle des gens d'Armes, la salle des Cuisines et les quatre tours en bordure de la Seine.
Le drame arrive quand le roi Jean II Le Bon (photo) est capturé par les Anglais à la bataille de Poitiers en 1356 et emprisonné à Londres. C'est le fils aîné du roi anglais Edouard III, surnommé le Prince Noir qui le capture. Pendant ce temps, à Paris, Etienne Marcel fomente une véritable révolution. Il compte bien devenir le maître du royaume et ne faire qu'une bouchée du Dauphin Charles, le futur roi Charles V le Sage, réputé faible et maladif. La différence d'âge est sensible : Etienne Marcel a 43 ans et le dauphin à peine 20 ans. Malgré son jeune âge, à chaque initiative d'Etienne Marcel, le dauphin s'oppose. Jean le Bon a été prisonnier 4 ans en Angleterre. Il est face au roi Anglais Edouard III qui lui réclame une rançon de 4 millions d'écus et la pleine souveraineté sur l'Aquitaine, le Limousin, le Quercy, le Rouergue et la Bigorre. Soit un tiers du royaume !
Il a ses raisons, le roi anglais, pour réclamer autant de choses : par sa mère, Isabelle de France, la propre fille du roi Philippe Le Bel, il réclame ce qu'il croit lui revenir de droit : la couronne de France. Et c'est pour cela qu'il sera l'instigateur de la Guerre de cent ans ! Les " Rois maudits ", toujours à lire ou à relire ! Pendant ce temps, à Paris, le dauphin doit faire face à l'insurrection des parisiens qui sapent son autorité. Les Anglais en profitent ; le roi Edouard III (photo) qui séquestre Jean Le Bon exige, en plus, toute la façade du littoral français, de la Navarre à la Picardie ainsi que la Bretagne. Le 24 mars 1359, Jean signe ce diktat.
Mais à Paris on refuse le traité, c'est la guerre.
L'armée anglaise débarque à Calais le 28 octobre, puis met le siège devant Reims, l'année suivante, elle est aux portes de Paris, rue de Vaugirard. Les Français ne font rien. Ils refusent le combat. Stratégie risquée mais finalement payante car les anglais sont épuisés par leurs vaines chevauchées et sont contraints de rebrousser chemin. Edouard III doit renégocier. La rançon est réduite à 3 millions et un acompte de 600 000 écus doit être payé dans les quatre mois. 400 000 seront finalement versés et pour gager leurs créances, les anglais récupèrent une soixantaine d'otages dont le frère du roi et ses trois fils. La plupart mourront pendant cette captivité.
Jean le Bon est libéré en décembre 1360.
Peu de temps après, le fils du roi, Louis d'Anjou, qui est captif à son tour à Londres s'est enfui en France. Pour sauver l'honneur, Jean Le Bon retourne à Londres le 2 janvier 1364 pour prendre la place de son fils. Il meurt le 8 avril de la même année à l'âge de 45 ans.
-Edouard III, c'est le roi qui créa l'ordre de la Jarretière ! Mais Jean le Bon, lui, créa le franc !
-Oui, d'accord, mais triste histoire, quand même, mon oncle…
-Pas si triste que cela, tout de même, car on croit savoir que la vie de captivité de Jean le Bon en Angleterre devint vite agréable…bonne chaire, maîtresses, semi-liberté, en fait les anglais ne le surveillaient pas constamment, il pouvait aller et venir à sa guise, une sorte de Dolce vita !
-Ceci expliquerait cela !
-Le roi Charles V le Sage, une fois monté sur le trône, grâce au chevalier Du Guesclin reprend à l'Angleterre presque toutes les provinces conquises. Il régnera de 1364 à 1380, soit 16 ans.
-Et Etienne Marcel, comment a-t-il fini sa vie ?
-Il finit assassiné en 1358 par un partisan du Dauphin…
En 1618, un incendie détruisit la Grande salle. Une particularité de cette salle : Chaque
roi de France avait sa statue alignée dans une longue suite. En tout 58 statues, depuis le premier roi jusqu'à Henri III. Au moment de cet incendie, il n'y avait plus de place pour installer une nouvelle statue…
-Comme quoi, le hasard fait parfois bien les choses…
Cette grande salle fut reconstruite en 1622, incendiée de nouveau en 1871 pendant la Commune, refaite de 1872 à 1878, c'est la salle des Pas-Perdus d'aujourd'hui… Elle communiquait avec la Sainte-Chapelle. La première chambre du Tribunal civil était à l'époque des rois la Grande-Chambre du Parlement, où se tenaient les lits de justice. Louis XIV à 16 ans vint ici imposer ses ordres afin que le parlement cassât le testament de son père Louis XIII. Elle aussi a été incendiée sous la Commune, et a été reconstruite avec une surface réduite. Sous la révolution Française, le tribunal révolutionnaire y siégea à partir de 1793.
Ce palais fut agrandi sous le second Empire, puis en 1879, puis en 1911-1914, ce qui le rend aujourd'hui complètement isolé de tous côtés.
-Et la Sainte-Chapelle, mon oncle ?
-La Sainte-Chapelle est liée à la couronne d'épines du Christ.
Le roi Louis IX dit Saint-Louis, (photo) acheta cette relique au dernier empereur latin de Constantinople Baudoin II qui ayant besoin d'argent la lui vendit. Les Baudoin était une famille de comtes de Flandre et de Hainaut, de plusieurs empereurs latins d'Orient et de rois de Jérusalem.
Ces reliques étaient contenues dans trois cassettes, bois, argent et or. Le jeudi 18 août 1239, Saint-Louis, pieds nus et vêtu seulement d'une simple tunique de toile blanche, la porta en procession d'abord à Notre-Dame de Paris, puis, à la chapelle qui se trouvait à l'emplacement de l'actuelle Sainte-Chapelle. Cette chapelle fut démolie pour faire place à l'église d'aujourd'hui. Pendant les travaux, les reliques furent transférées à la basilique Saint-Denis.
L'année suivante, Baudoin II (décidément toujours à-cours d'argent) vendit au roi de France un morceau de la vraie croix, puis, plus tard un morceau de la lance qui avait percé la poitrine du Christ, un morceau de l'éponge qui servit à lui donner du vinaigre, un morceau du roseau dont on lui avait fait un sceptre, une partie de son manteau, de son linge et une pierre du Saint-Sépulcre.
Avant de partir en croisade, Saint-Louis fit bâtir la Sainte-Chapelle, afin d'abriter toutes ces reliques. Commencée en 1243, elle fut consacrée en 1248. Elle est attribuée à Pierre de Montreuil, un des maîtres du gothique rayonnant. Cet architecte est apparu sur
les chantiers de St-Germain-des-Prés, de St-Denis et en partie sur celui de N-D de Paris.
-Cinq ans pour un tel chef-d'œuvre d'architecture, ça laisse rêveur ! La chapelle est admirée pour son extrême légèreté, son élégance, ses proportions savamment étudiées, elle est un véritable miracle d'équilibre. Elle est constituée d'une chapelle basse et d'une chapelle haute décorée d'un rare ensemble de vitraux lesquels représentent une surface de 618 m2 .

En 1793, les révolutionnaires firent fondre la châsse monumentale qui contenait la Couronne d'épines et la relique fut remise au cabinet des antiques. Elle fut rendue au cardinal de Paris en 1804 qui fit construire un reliquaire pour la contenir et aujourd'hui, c'est donc Notre-Dame de Paris qui conserve cette relique.

-A ce sujet, mon oncle, j'ai vu l'autre jour sur un site Internet que les saintes reliques étaient normalement proposées à la vénération des chrétiens chaque vendredi saint à N-D de Paris et qu'exceptionnellement le vendredi-Saint de cette année du Jubilé, la vénération a eu lieu à la Sainte-Chapelle. Ainsi, elles revenaient ici après deux cents ans d'absence. La révolution fit de la Sainte-Chapelle un magasin à farines, le Directoire, ne fit guère mieux et la transforma en club et le Consulat, en 1802, en dépôt d'archives judiciaires. Les choses en restèrent là jusqu'à la monarchie de Juillet où sous l'impulsion de Viollet-le-Duc en 1837 on entreprit sa restauration. Sa flèche, en 1837, fut reconstruite.

A côté de l'église, contre son flanc, existait un cimetière, datant de l'église primitive, apparemment destiné au petit personnel de la maison du roi et qui fut ensuite utilisé par les paroissiens de la chapelle. C'était une étroite bande de terrain où étaient plantés quelques arbres. Ce cimetière disparut en 1690. La famille de Boileau y fut inhumée dont le célèbre Boileau-Despréaux, auteur de l'Art poétique, mort au Cloître Notre-Dame en 1711, à l'âge de 75 ans. Ses restes ont été transférés en 1818, dans l'église Saint-Germain-des-Prés à Paris.
-A la prochaine balade nous passerons un peu de temps à étudier la Conciergerie, prison célèbre…et comme tu m'as dit que c'est un endroit que tu avais plusieurs fois visité, je te laisserai la parole :
-Pas de problème, mon oncle ! Je suis incollable sur le sujet !

  Michel Ostertag

Sources :

En plus de mes travaux personnels, j'ai utilisé les ouvrages suivants :

  • " Dictionnaire historique des rues de Paris " de Jacques Hillaret.
  • " Le guide de Paris mystérieux " dans la collection des guides noirs.
  • Dictionnaires et encyclopédies diverses.

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