Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Numéro 5

Dans l'île de la Cité

par Michel Ostertag

   

 

  - Cette balade, mon neveu, nécessite du jarret, du souffle, une bonne vue, autant de qualités que tu possèdes, j'en suis sûr ! - Tu me fais peur, mon oncle…allons-nous escalader l'Himalaya, descendre dans un gouffre, que sais-je encore ! -Non, pas à ce point-là. Mais des escaliers à descendre à monter, assurément… Enfin, tu verras par toi même. Bien, nous voici dans le prolongement du quai aux Fleurs de la semaine dernière, si tu te souviens, c'est-à-dire au quai de la Corse.

Rien de spécial à dire à son sujet, ce quai existe depuis 1769, année de naissance de Bonaparte. En hommage, on s'en serait douté, à l'Ile de Beauté acquise l'année précédente aux Génois. Dans la foulée voici le quai de l'Horloge. Il doit son nom actuel à la tour de l'horloge du Palais de Justice. Philippe Le Bel trouvant son palais insuffisant le fit agrandir par Enguerrand de Marigny de manière à abriter en même temps ses services administratifs, financiers et judiciaires.
Jean Le Bon acheva l'aménagement de l'ensemble dont la Tour de l'Horloge. De forme rectangulaire, elle est haute de 47 m. Cette horloge a été la première horloge publique de Paris
Depuis des siècles elle rythme la vie du palais de Justice et de l'Ile de la Cité. Tout en haut de la tour, son lanternon contenait jadis une cloche (le tocsin du palais) qui teintait dans les grandes circonstances, 3 jours et 3 nuits de suite pour la naissance et la mort des rois ou de leurs fils aînés. Comme elle avait sonné le massacre de la Saint-Barthélémy, la Commune de Paris l'envoya à la fonte en 1792. L'actuelle date de 1848. Au n° 1 se situe la Conciergerie. Aujourd'hui nous nous contenterons de passer devant pour y revenir en détail lors d'une prochaine balade. Sur ce quai de l'Horloge, l'historien Jacques Hillairet, notre maître à tous ! donne une précision supplémentaire : en plus des boutiques d'opticiens, ce quai était sous la Terreur un important marché de cheveux, alimenté par les chevelures des personnes condamnées à mort par le tribunal révolutionnaire.

- A faire frémir, mon oncle !

- Oui, on faisait déjà argent de tout, tu vois, rien de nouveau sous le soleil ! Les nos 29, 37 et 39 furent longtemps occupés par des boutiques d'opticiens et notamment et surtout par les ateliers Bréguet qui eurent leur siège social de 1775 à 1882 au n° 39.

- Raconte ce que tu sais sur cette famille, car pour moi, Bréguet, ça me fait songer à l'aviation de l'époque héroïque...Mermoz, Saint-Ex…

- Eh, bien vois-tu, l'histoire de cette famille - toujours actuelle- commence avec un certain Abraham Bréguet, lequel arrive à Paris à l'âge de 15 ans venant du canton de Neuchatel ; nous étions en 1762. Aussitôt son affaire d'horlogerie se développa considérablement, les ateliers s'étalaient sur tout l'immeuble, tu imagines, pour l'époque, c'était la réussite sociale, sans acun doute. Mais (il y a un souvent un mais, tu remarqueras !) la révolution le classa comme suspect, il dut fuir en Suisse aidé en cela par Marat, son ami d'enfance, qui lui fit obtenir un laissez-passer. Cela se passa seulement quinze jours avant qu'il soit lui-même poignardé par Charlotte Corday. Pour la petite histoire Marat en avait fait son exécuteur testamentaire.

Une fois la révolution terminée, il rentra en France et grâce à l'aide de Dupont de Nemours il put reconstruire ses ateliers aux frais de la Nation. Trois mois plus tard les premières montres plates sortaient sur le marché ! Avec le savant Prony, il fabriqua des thermomètres métalliques, puis en 1802, des oculaires de lunette permettant d'apprécier le 1/100è de seconde, puis avec Chappe la mécanique du télégraphe optique. Sous le 1er Empire, la maison faisait vivre cent ouvriers avec un chiffre d'affaire de 400 000 f or et produisait 200 montres par an, une véritable PME d'aujourd'hui.

- Déjà la production en chaîne avant Taylor, pas croyable !

- En 1839, ce furent les premières montres électriques ; en 1843, les ateliers créèrent la machine d'Arago pour mesurer la vitesse de la lumière et en 1850 le télégraphe à lettres entre Paris et Rouen et en 1880, on inaugura ici même le premier appareil téléphonique à fonctionner en France. Les ateliers quittèrent ces lieux en 1882 pour aller s'installer rue Didot au 17-21. Au n° 41, toujours quai de l'Horloge, fut élevée Madame Roland. Elle y tint un salon fréquenté par les Girondins. Elle a été guillotinée sous la Terreur. Elle était née à Paris en 1754, morte en 1793 guillotinée à l'âge de 39 ans. Elle fut élevée dans cette maison. Elle s'y maria en 1780.

Son mari était Jean-Marie Roland de La Plâtrière, (1734-1793) homme politique et ministre de l'intérieur en 1793 pendant un an. Il se suicida en apprenant l'arrestation et la mort de sa femme. Il avait 20 ans de plus qu'elle.

-Tu peux voir la plaque placée en hauteur sur la façade. Nous longeons l'immeuble jusqu'au tournant pour entrer dans la place Dauphine. Ici même, nous sommes sur l'emplacement du Verger du Roi, et si cette place a une forme en triangle cela est dû à la forme en pointe de l'Ile, tout bonnement !.

A son avènement le roi Henri IV a le désir d'embellir la capitale. Voulant créer un pôle d'attraction sur l'Ile de la Cité, il développe cette extrémité de l'Ile en s'appuyant sur le pont Neuf et développe cette partie de l'Ile en faisant construire rues et places autour de ce pont. La place Dauphine naît en cette période. Son nom est donné en hommage au dauphin, futur Louis XIII.

Henri IV fait toiser le terrain en 1607 et le donne à Achille Harlay. C'est le premier président du Parlement ; il avait soutenu le Roi pendant la Ligue. Il le lui donne de la main droite mais de la gauche l'oblige a lui verser une rente par toise carrée et d'élever des maisons similaires, d'après des plans que Sully lui remettra. Pour Harlay, c'est une bonne affaire, car il revend les lots une fois séparés à ses confrères du Parlement et aussi aux orfèvres.

Le roi désirait que les travaux soient achevés en trois ans. Jusqu'en 1790, la place accueillait des manifestations qui rythmaient la vie des parisiens comme la Fête-Dieu où des peintres et marchands de tableaux venaient exposer leurs œuvres, ce qui permettait aux artistes inconnus, comme Chardin, de se faire connaître.

Il faut noter qu'à l'origine cette place était fermée par un troisième côté à l'Est, le long de la rue de Harlay. Faisons maintenant le tour de la place Dauphine numéro après numéro. Au n° 12 : Cette maison a appartenu en 1689 au président de Harlay, petit-fils du fondateur de la place, Achille de Harlay. On raconte l'anecdote suivante : Ayant à défendre les intérêts d'une dame dans un procès, celle-ci craignit, à un moment, de voir perdre son procès, furieuse elle le traita de " vieux singe ".

La cour rendit un jugement qui fut favorable à cette dame reconnaissant son bon droit. " Vous voyez, madame, lui dit-il, que de vieux singes peuvent encore être utiles aux vieilles guenons " ! Au n° 15 : Dans cette maison, au rez-de-chaussée, a vécu le couple mytique Montand- Signoret. Aujourd'hui, c'est une galerie de tableaux. La maison traverse toute l'épaisseur de l'immeuble et débouche de la place Dauphine où nous sommes au quai des Orfèvres devant nous.
Toujours place Dauphine, allons au n° 26 : Maison où mourut en 1908, à 74 ans, l'écrivain Ludovic Halévy, neveu du compositeur et apparenté à la famille Bréguet qui était propriétaire de l'immeuble, le même qui donne quai de l'Horloge. Au n° 31 : Maison habitée de 1912 à 1934 par le comédien André Antoine (1858-1943), fondateur du Théâtre Libre, en 1887 il fut un extraordinaire metteur en scène qui ouvrit à cette discipline l'ère du théâtre moderne.

-Quittons maintenant la place Dauphine pour admirer le Pont-Neuf, le pont le plus ancien et le plus beau pont de Paris dont la restauration se terminera cette année.

Jusqu'au XVIè siècle, les deux rives de la Seine n'étaient reliées qu'à travers l'île de la Cité. Paris ne comptait alors que quatre ponts, plus d'une trentaine aujourd'hui. C'est Henri III qui accepte de bâtir un pont ici. Pour établir un appui au pont on réunit les trois îlots qui rattachés les uns aux autres formeront cet appui. Un de ces îlots s'appelait l'Ile aux juifs.

En 1578, le 31 mai le roi pose la première pierre. Il venait du Louvre voisin dans une barque toute décorée pour l'événement. Sa mère et sa femme l'attendent entourées de toute la cour royale. Ce jour-là, il pleuvait à torrent et le roi pleurait ; vêtu de noir, coiffure noire, pourpoint noir, haut-de-chausse noir, épée noire du fourreau à la garde et de plus il portait un chapelet aux grains formés de têtes de mort en ivoire.

- Pourquoi ce sinistre costume ?

- Le matin même il avait assisté aux service funèbre célébré en l'église St-Paul en mémoire de ses mignons favoris décédés à la suite d'un duel. Les parisiens jamais en retard pour brocarder les puissants proposèrent d'appeler ce futur pont, le Pont des Pleurs. Les autorités avaient pensé l'appeler Pont du Louvre.

Henri IV décide que ce pont sera construit sans maison, ce qui est contraire à la tradition. Il sera achevé en 1607, en décembre, grâce à une taxe sur les vins qui perdura après la construction du pont sous prétexte de le réparer dans l'avenir !

-Ça me fait penser à quelque chose…

-C'est peut-être idiot, mon oncle, mais à la vignette autos….

-Tout à fait, rien de nouveau sous le soleil, tu vois !

Pour la première fois les parisiens pouvaient traverser un pont et voir la Seine ; de plus les trottoirs, hauts de quatre marches, mettaient les piétons à l'abri de la circulation.

Louis XIII, en 1640, autorise la construction de petites échoppes démontables; le pont devient vite à la mode et un " but de promenade des oisifs, une animation perpétuelle avec ses marchands ambulants, ses chansonniers, ses bateliers, ses marchands d'onguents. Et de ce fait, les tire-laine et coupeurs de bourses y abondèrent. "

Les demi-lune qui reposent sur chaque pile, accueillent des boutiques en plein vent, des arracheurs de dents, des " farceurs ", comme Tabarin, le bouffe italien Pantalon d'où les pantalonnades, le bateleur Scarlatini, premier de tous les charlatans (Molière y fut amené par son grand-père. Il garde en mémoire ce qu'il voit et plus tard s'inspirera de tout cela pour ses pièces comme Les fourberies de Scapin.).

Il y avait aussi une pompe pour alimenter en eau le Louvre. Elle fonctionna jusqu'en 1813. Elle avait comme emblème la figure de la femme de Samarie donnant à boire au Christ, d'où le nom de la Samaritaine conservé par les grands magasins Cognac-Jay.

Puis ces échoppes s'établirent en dur , en forme de demi-lune et il faudra attendre 1848 et 1855 pour voir disparaître tous ces marchands.

Ayant subi de nombreuses crues ainsi que plusieurs restaurations, au moins cinq depuis l'origine, il a résisté à tout cela, d'où l'expression " se porter comme le Pont-Neuf ".

Le Pont-Neuf fut un des centres les plus actifs pendant les moments troublés de Paris comme la Fronde et bien sûr pendant la Révolution Française.

C'est aujourd'hui, le pont de Paris le plus long. En 1985, il a été empaqueté par Christo pendant une quinzaine de jours.

-Avant de descendre au square du Vert-Galant, quelques mots sur la statue du bon roi Henri. La première statue a été exécutée à Livourne en Italie, d'après une idée qui avait germée en 1604 afin de rendre gloire au bon roi Henri IV. On décide de la faire couler à Florence par le maître Jean de Bologne. Mais celui-ci décède quatre ans plus tard et c'est un de ses élèves qui finit l'œuvre en 1613, c'est-à-dire trois ans après l'assassinat du roi en 1610. Elle est embarquée à Livourne la même année pour la France ; le bateau fait naufrage au large de la Sardaigne, on ne repêcha la statue qu'un an après. Elle fut inaugurée le 23 août 1614.



C'est la première statue équestre élevée à Paris.

En 1790, on installe devant elle un bureau d'enrôlements volontaires et en 1792, en pleine tourmente révolutionnaire, elle est envoyée à la fonte et des morceaux jetés à la Seine…. Son piédestal reste en place, on y installe les " tables des Droits de l'homme ".

La statue actuelle date de 1818, nous sommes sous la Restauration, c'est le règne de Louis XVIII. Elle fut sculptée avec la fonte du bronze récupéré de la première statue de Napoléon de la colonne Vendôme et de la statue du général Desaix de la place de la Victoire.

On plaça dans le corps différents documents : l'Henriade de Voltaire en deux volumes ; une vie d'Henri IV, le récit du retour de Louis XVII, les traités de paix de 1814 ; des pièces de monnaies et des médailles

Le fondeur Mesnel, farouche bonapartiste, (mais est-ce vrai ?) profita de l'occasion pour glisser dans le bras droit de la statue une petite statue de l'Empereur et dans le ventre du cheval " des chansons, inscriptions et diatribes " contre les Bourbons. Tout un tas d'écrits antiroyalistes. On dit aussi, que le ciseleur prit soin de cacher dans la tête du cheval, le procès-verbal de cet apport clandestin.

On l'inaugura le 25 août, jour de la Saint-Louis et de la fête du roi. On y exécutait les prisonniers par pendaison ou décapitation et il était du plus grand chic de venir s'y battre en duel.


- Descendons maintenant jusqu'au niveau de la Seine au square du Vert-galant et admirons la pointe de l'île de la Cité souvent comparée à une proue de navire, c'est vrai, sitôt descendu l'escalier cela vient de suite à l'esprit.

Avant la construction du Pont Neuf, cette pointe de l'Ile de la Cité était formée par trois îlots, je l'ai déjà dit, dont l'un s'appelait l'Ile aux juifs. Sur cette île on y brûlait beaucoup…En 1314, quand Philippe le Bel supprima l'ordre des Templiers, il fit condamner le grand maître Jacques de Molay a être brûlé vif ainsi que Guy commandeur de l'ordre pour la Normandie. Pour en savoir plus, rapportes-toi aux Rois Maudits de Maurice Druon et surtout à la série télévisée de Claude Barma…La malédiction…

Quelques mois plus tard, trois femmes y furent brûlées pour complot contre le roi. Plus tard, au XVIIIè siècle et pour le plus grand bien des parisiens, on y installa des bains (200 baignoires y furent installées).

En 1865, on ouvrit un café-concert appelé le Vert-galant (je rappelle que c'était le surnom du roi Henri IV), malheureusement, cet endroit disparut sous les eaux lors d'une inondation.

Une particularité : Son niveau était celui du temps de Lutèce et par rapport au niveau d'aujourd'hui, on peut estimer à 7 m le dénivelé…Impressionnant, non ?

- Bon, il nous faut remonter cet escalier…Un peu essouflé quand même, hein, fiston, cet escalier est d'un long… ?

- Tu parles pour toi, mon oncle !

- Bon, j'ai rien dit…nous voici à nouveau devant la statue d'Henri IV et continuons par le quai des Orfèvres… A ce simple nom de quai des Orfèvres, on voit de suite pointer l'ombre du commissaire Maigret, la pipe à la bouche et la tête dans une ténébreuse affaire !

- Oh ! le lyrisme …

- Bien, redevenons sérieux.

Au n° 20 de ce quai, emplacement de l'état-major des pompiers de 1803 à 1853, année où il partit rue Chanoinesse. Nous en avons déjà parlé dans une précédente balade...

Au n° 35 : Bureaux de la police judiciaire et musée des collections historiques de la préfecture de police.

Au n° 54 : Les joailliers Bœhmer et Bossange, fournisseurs du " collier de la Reine " auraient habité cette maison. L'affaire du collier de la reine Marie-Antoinette, affaire qui fit chavirer sérieusement toute la monarchie. Au rez-de-chaussée nous retrouvons la galerie de tableaux nouvellement installée dans ce qui fut le logement du couple Montand-Signoret ; d'où nous pouvons apercevoir à-travers les fenêtres les ombrages de la place Dauphine.

- Et pour terminer cette balade, allons au coin de ce quai et de la rue de Harlay voir l'immeuble où le musicien Hector Berlioz, au 5è étage, aurait habité.

Michel Ostertag

Sources :

En plus de mes travaux personnels, j'ai utilisé les ouvrages suivants :

. " Dictionnaire historique des rues de Paris " de Jacques Hillairet.

. " Le guide de Paris mystérieux " dans la collection des Guides noirs.

. Dictionnaires et encyclopédies

Sommaire des autres balades