Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Numéro 4

Autour de Notre Dame de Paris

Quatrième partie

 

par Michel Ostertag

   

 

 

 

 

 

 

 

   

            Ce dimanche matin, j'ai rendez-vous avec l'oncle Jérôme de nouveau dans l'île de la Cité. Il fait un peu frais, le cache-col est de mise !
Nous débouchons de l'autre côté de l'île, aux quai aux Fleurs. Au n° 1 : le poète Edmond Fleg est mort dans cette maison en 1963, à l'âge de 89 ans. L'œuvre de cet écrivain est essentiellement consacrée au peuple juif dans des ouvrages comme Ecoute, Israël, pu-blié en 1913. Dans cet immeuble vécut également le philosophe Wladimir Jankélévitch de 1938 à sa mort en 1985, à 82 ans.

Nourrit de culture grecque, judéo-chrétienne et russe il a développé dans ses œuvres une pensée qui a déconcerté par la diversité de ses images et aussi par son côté insaisissable des thèmes abordés.
Héritier de Bergson et des existentialistes, il a tenté de définir une morale fondée sur l'altruisme. A ses yeux, la philosophie a pour vocation de penser le " presque rien ", c'est-à-dire l'impensable, ce qui se situe aux limites de ce que la conscience peut saisir. Au-delà de ces limites, il n'y a plus de discours possible.
Ses réflexions métaphysiques, éthiques, esthétiques se font surtout attentives au problème existentiel de la durée et de l'instant. Citons parmi son œuvre : L'ironie ou la bonne Conscience; La Mort ; Philosophie première ; Le pur et l'impur. Dans ce dernier ouvrage, il explique que pour l'homme, il n'est pas possible d'être pur, tant qu'on cherche à l'être. Les saints eux-mêmes, dit Jankélévitch, ne sont jamais totalement purs. Au fond de chaque âme, il y a un " presque rien " qui n'est jamais innocent. Cette quête est toujours un mélanged'arrière-pensées,de calcul
d'intérêts, aussi discret soit-il. Il s'est également intéressé à la musique en écrivant des biographies de musiciens comme Ravel et Debussy. Au n° 5 mourut le poète Edmond Haraucourt (1856-1941), peu connu du grand public, il a écrit des poèmes qui ont été mis en musique par Gabriel Fauré.
Vécut ici également le président René Coty et sa femme de 1936 à sa mort en 1954. René Coty fut le dernier président de la IVè République. Il commença sa carrière politique comme député de la gauche républicaine de 1923 à 1935, puis sénateur de 1935 à 1940, ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme en 1947-1948, il a été vice-président du Conseil de la République en 1949.

Il est élu le 23 décembre 1953, président de la République au treizième tour de scrutin. (Trois semaines avant d'être élu, il venait d'acquérir l'appartement du quai aux Fleurs !). Profondément intègre, il acquiert vite une grande popularité à laquelle son épouse Germaine est largement associée. Sa menace de démissionner en 1958 facilita le retour aux affaires du général de Gaulle en mai 1958. Nous voici à présent au n° 9, devant un lieu très émouvant: l'ancienne maison d'Héloïse et Abélard datant de 1118, rebâtie en 1849, A cette époque la propriété s'étendait du 9 quai aux Fleurs au 10 rue des Chantres. Pierre Abélard, théologien et philosophe français était né à Pallet, près de Nantes, en 1079. Il arrive à Paris en l'an 1100 pour y effectuer des études auprès de Guillaume de Champeaux. Après cinq ans d'études, il devint maître ès arts, et put professer la rhétorique et la dialectique
A 30 ans, il enseigne à la Faculté de théologie de Paris, où ses idées novatrices lui attirent la dévotion de ses élèves. Beau, poète, musicien et maître exceptionnel, grand nombre d' " escholiers " suivaient passion-nément son enseignement. En 1118, il loge chez le chanoine Fulbert, quai aux Fleurs, qui lui demande d'instruire sa nièce Héloïse, âgée de dix-sept ans. Un grand amour naît bientôt entre le maître et l'élève ;
Abélard, afin d'éviter le scandale l'enleva et la conduisit chez sa sœur Denise, en Bretagne où il
l'épousa secrétement. Un fils naquit, qu'on prénomma Pierre-Astrolabe. Puis, ils décidèrent de revenir à Paris, où Abélard reprit ses cours avec un tel succès qu'il suscita la haine de tous ses rivaux. Il enseignait une forme de conceptualisme combattant à la fois le nominalisme et le réalisme excessif, ce qui le brouilla notamment avec
Guillaume de Champeaux. Parmi ses élèves se trouvait le futur pape Innocent III. Devant tant de
haine, il partit enseigner en plein air, dans les vignobles de la montagne Sainte-Geneviève (le Panthéon, aujourd'hui), suivi par près de 3000 disciples. Cependant la colère de Fulbert n'était pas refroidie. Pensant qu'Abélard veut se débarrasser d'Héloïse, il engagea des hommes de main qui, un beau soir, empoignèrent Abélard et lui "ostèrent les génitoires ", à la satisfaction hilare des chanoines et des philosophes, autrement dit, ils le castrèrent! Il avait 39 ans !
-Ouille, ouille ! la sale blague ! quelle horreur, oncle Jérôme ! Bénissons le ciel d'être nés au vingtième siècle, tu imagines cela aujourd'hui…défenses des Droits de l'Homme, banderoles dans les rues…
Pour cacher sa honte, Abélard prononça des vœux religieux à l'abbaye de Saint-Denis. Il en fut chassé peu de temps après, il fonda alors, près de Troyes, sur les rives de l'Ardusson, un oratoire qu'il baptisa Paraclet, du nom du Saint-Esprit selon l'Evangile de Saint Jean, et qu'il offrit à Héloïse qui avait pris, de son côté, le voile à Argenteuil.
Mais ses ennemis n'avaient pas désarmé : attaqué au concile de Soissons, en 1121, il en appela à son ancien élève le pape Innocent III, qui le condamna " à fermer sa bouche et à brûler ses livres sur la Trinité ". Comme il maintenait ses positions, le concile de Sens le condamna de nouveau en 1140. Réfugié à l'abbaye de Cluny, il se réconcilia avec Saint Bernard et obtint d'être élu supérieur de l'abbaye de Saint-Gildas de Rhuys. Au printemps de 1142, il était transféré pour raisons de santé au prieuré Saint-Marcel, près de Châlons-sur-Marne, où il mourut le 21 avril. Héloïse, avec laquelle il n'avait pas cessé de correspondre, fit transporter l'année suivante son corps au Paraclet, et mourut vingt ans après, le 16 mai 1164. Les deux amants furent enfermés dans le même cercueil. La correspondance qu'Héloïse entretint avec son amant est remarquable par la passion et l'élévation spirituelle qu'elle montre.
On conte, un miracle des plus surprenants arrivé lorsque l'on ouvrit le sépulcre pour y mettre le corps d'Héloïse, c'est qu'Abélard lui tendit les bras pour la recevoir et qu'il l'embrassa... Les tribulations d'Héloîse et Abélard ne s'arrêtent pas avec leurs morts. En 1630, une prude abbesse procéda à leur exhumation, fît triller leurs ossements pour séparer leurs corps, et les ensevelit dans deux cercueils séparés. En 1701 ; une abbesse de la famille de La Rochefoucauld, grande lectrice de romans d'amour, réunit les deux tombes l'une près de l'autre. En 1792, ils furent transférés dans l'église de Nogent-sur-Seine et placés dans un même cercueil, mais séparés " par décence ", au moyen d'une cloison de plomb. Enfin, en 1817 on transporta leur cercueil au cimetière du Père-Lachaise où l'on peut voir encore leur mausolée. Je conseille à tout le monde d'aller y faire un tour, le monument est extraordinaire ! Un musée à Pallet est consacré à leur histoire. -Après toutes ces émotions, dirigeons-nous maintenant au n° 13. Là, tu vois habita Kathleen Beauchamp (1888-1923) dite Katherine Mansfield femme de lettres néo-zélandaise. Elle quitta son pays à l'âge de 14 ans pour étudier à Londres et décida ensuite de vivre en Europe. Ses deux mariages en 1909 et 1918 furent des échecs. D'une très vive sensibilité, Katherine Mansfield est l'écrivain le plus représentatif de sa génération d'après guerre pour laquelle les anciennes valeurs n'ont pas été remplacées.

Elle puisait son inspiration dans la vie quotidienne bourgeoise. Les émois des jeunes filles et les tragédies enfantines constituent ses sujets favoris. Disciple de Gurdjieff, elle voulut se donner à l'ascétisme, ce qui hâta sa mort due à la tuberculose. Parmi ses nouvelles les plus célèbres il faut citer Pension allemande (1911 ; Félicité (1920) Prélude (1921) Sur la baie (1922) et la Maison de poupée (1922).
-Tu parles de Gurd…
-Oui, Gurdjieff, Georges Gurdjieff.
-Qui est-ce ?
-Comme je me doutais que tu allais me poser la question, j'ai préparé ma réponse ! Ce fut un mage, charlatan, gourou, philosophe, au juste, nul n'a jamais su…

Il était d'origine caucasienne, il eut de nombreux disciples…il est mort en 1949, on ne connaît pas exactement sa date de naissance, dans les années 1870, peut-être…Il a écrit des bouquins parfaitement illisibles, totalement obscurs, un d'entre eux au titre très particulier : Récits de Belzébuth à son petit-fils… Un peu inquiétant, tout cela ! Ses disciples étaient dévoués entièrement à lui. Il est redevenu célèbre dans le mouvement américin New-Age. Katherine Mansfield a tout quitté pour le suivre, pour son malheur, je crois.
-Un peu Raspoutine, j'imagine !
-Y a de ça !
 
La prochaine balade nous amènera dans le prolongement du quai aux Fleurs, c'est-à-dire quai de l'Horloge, place Dauphine, il faudra encore marcher, fait ressemeler tes vieilles chaussures, mon neveu ! Sources : En plus de mes travaux personnels, j'ai utilisé les ouvrages suivants : . " Dictionnaire historique des rues de Paris " de Jacques Hillaret. . " Le guide de Paris mystérieux " dans la collection des guides noirs. . Dictionnaires et encyclopédies.

Sources :
En plus de mes travaux personnels, j'ai utilisé les ouvrages suivants : . " Dictionnaire historique des rues de Paris " de Jacques Hillaret. .
" Le guide de Paris mystérieux " dans la collection des guides noirs. . Dictionnaires et encyclopédies.

 
Michel Ostertag

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