Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Vingt-huitième balade
Autour de l'Hôtel-de-Ville

par Michel Ostertag

  

Lieux visités :

Église Saint-Gervais-Saint-Protais.

L’oncle : Après tous ces mois d’interruption, ça fait vraiment plaisir de se revoir pour la noble cause du Paris historique !

Le neveu : C’est vrai, je commençais à m’ennuyer ! Aussi, c’est avec une réserve d’énergie toute particulière que je me suis préparé à suivre les explications détaillées que tu vas me donner sur cette église  Saint-Gervais-Saint-Protais, pas très connue des parisiens, à mon avis et pourtant on passe souvent devant sans y entrer…

L’oncle : C’est un peu vrai, ma foi, elle est noyée dans un quartier de bureaux, de commerces et les Parisiens n’ont pas le temps de s’y attar­der…

Donc, au tout début, l’église actuelle eut pour berceau une chapelle dédiée à Gervais et Protais, deux jumeaux martyrisés au temps de Néron et dont les corps furent retrouvés vers l’an 387.

Le neveu : À -t-on une idée de la façon dont ils furent martyrisés, et pourquoi ?

L’oncle : Ils furent martyrisés en tant que chrétiens : Gervais succomba sous les coups de fouet dont les lanières étaient garnies de plomb et Protais fut décapité.

Peu de choses subsistent de cette chapelle. On pense qu’elle fut pillée par les Normands. Une seconde église la remplaça. Au XIIe siècle, l’enceinte de Philippe-Auguste engloba le quartier Saint-Gervais, ce qui invita la population à s’y installer en nombre. De ce fait, en quelques années, l’église devint trop petite. On la remplaça par une autre en 1213, mais il fallut plus de deux siècles avant qu’elle soit finie ! Elle fut consacrée en 1420.

Devenue à son tour trop petite, elle fut remplacée par l’église actuelle commencée sous Charles VIII, en 1494. Cette église ne remplace pas exactement l’ancienne, disons plutôt qu’elle a été « élargie » par rapport à la précédente en tenant compte des rues environnantes qu’on ne pouvait détruire.

Elle a été construite par Martin Chambiges, le père, puis Pierre son fils. Sa construction fut égale­ment très longue - cent-soixante-trois ans.

Le neveu : C’est vrai qu’à l’époque, on prenait son temps…

L’oncle : Peut-être que les conditions du financement n’étaient pas à la hauteur des ambitions affi­chées au départ ?  Commencée en gothique flamboyant, bien que l’époque fût Renaissance, quand on arriva à la façade, on la construisit suivant les goûts de l’époque en s’inspirant du style latin. Cette lon­gue construction explique le manque d’unité entre le corps de l’église et sa façade.

La construction de la façade – en fait un placage par rapport au reste de l’édifice – commença en 1616. Le roi Louis XIII posa la première pierre en juillet 1616 et c'est seulement en 1657, soit 41 ans après qu’elle fut entièrement terminée. D’emblée, elle bénéficia d’un grand renom. On doit citer les auteurs de cette façade : deux architectes Salomon de Brosse et Clément Métezeau. Comme il a été dit dans la balade précédente, c’est plutôt Clément Métezeau (1581-1652) qui serait le vrai auteur de cette façade.

 

Je pense qu’une confusion a été faite entre lui et de Brosse dont il avait été le collaborateur pour la construction du palais du Luxembourg.

Deux séries de marches conduisent du rez-de-chaussée au porche d’entrée lequel est encadré par huit colonnes doriques, can­nelées. Une porte en plein cintre dont les vantaux offrent une magnifique sculpture décorative de style Louis XIII. Dans ce bâtiment, les trois ordres antiques se superposent : dorique, ionique et corinthien.

On voit, à droite, sur la façade, la statue de saint Protais, à gauche celle de saint Gervais. Elles sont du XIXe siècle. En haut, des statues d’évangélistes ont été placées en 1950. Cette église est classée Monument historique depuis 1862.

À l’intérieur, sept petites chapelles ont été édifiées au début du XVIIe siècle en empruntant sur le cime­tière que l’on aperçoit au n° 15 de la rue des Barres (relire la balade n° 27)

Cette église comme beaucoup d’autres a subi les outrages de Révolution : de nombreuses œuvres d’art disparurent, les tombes furent profanées et les statues détruites. On transforma l’église en temple de la Jeunesse.

 C’est l’architecte Baltard qui a été le maître d'œuvre de la restauration entreprise entre1827 et 1844. Une nouvelle restauration eut lieu entre 1863 et 1869 - le décor des chapelles ainsi que la restauration des vitraux fut entreprise - et une dernière en 1957. En 1974, on reconstruisit à l’ancienne les orgues qui furent celles des Couperin, dynastie éminente de musiciens au XVIIe siècle.

Depuis 1975, l’église accueille les moines et les moniales de la "Fraternité monastique de Jérusalem" – office chaque jour à 7 h, 12h30, 18h et chaque dimanche à 11h. Ces moines sont de véritables « Moines au cœur de la ville » ; ils travaillent à mi-temps et le reste du temps est consacré à l’oraison et au chant polyphonique du répertoire de l’église d’Orient.

Le neveu : J’ai vu que ces moines possèdent plusieurs boutiques d’artisanat dans les rues voisines où les produits du monastère sont mis en vente.

L’oncle : C’est vrai… Ils savent allier prière et commerce… L’église est connue, aussi, pour avoir reçu un obus allemand de la « grosse Bertha° » qui fit 200 victimes dont 50 morts : c’était le vendredi saint du 29 mars 1918, un après-midi. L’obus ayant percuté un pilier entre deux verrières Nord, les voûtes voisines s’écroulèrent sur les fidèles rassemblés.

Il faut indiquer aussi que c’est dans cette église que se maria Madame de Sévigné, le Ier août 1644.

Le neveu : Parle-moi maintenant des vitraux !

L’oncle : Bien que de nombreux vitraux aient été détruits, ceux qui subsistent sont d’une grande qualité. Ils datent du XVIe siècle et sont l’œuvre de Robert Pinaigrier et Jean Cousin°.

Toutefois, on peut remarquer quelques vitraux d’une facture récente qui apportent une touche de couleurs, comme celui-ci (voir photo)

Les inhumations : Parmi les gens célèbrent qui furent inhumés ici, on peut citer le poète Scarron (1610-1660), mais on ne sait pas si c’était dans l’église même ou dans le petit cimetière à-côté de l’église.

Le neveu : Célèbre par ses infirmités, ses écrits burlesques et aussi le fait qu’il fut le mari de Madame de Maintenon.

 L’oncle : Tout à fait !

Sont inhumés également, l’architecte Pierre Chambiges mort en 1644 ; le père de Louvois, Michel Le Tellier°, en 1685. À été inhumé le poète Crébillon père, en 1762 et l’organiste Armand-Louis Couperin, en 1789, à 62 ans. Et surtout le plus grand peintre du XVIIe siècle, Philippe de Champaigne repose aussi dans une cha­pelle.

D’une manière générale, l’église Saint-Gervais-Saint-Protais eut son moment de gloire, quand elle était l’église la plus riche du Marais. Aujourd’hui les choses ont changé. La proximité de l’Hôtel-de-Ville, des grands magasins, du quartier israélite, un nombre moindre de chrétiens font qu’elle est plutôt désertée.

Le neveu : C’est vrai qu’elle donne l’impression d’être délaissée. Pour y voir quelques personnes, il faut venir aux heures que tu as indiquées, sinon, c’est un peu le désert ! Comme un grand vaisseau abandonné ! Mais c’est le cas de la plupart des grandes églises de la capitale, je pense à Saint-Sulpice en disant cela.

L’oncle : Oui, c’est vrai, et c’est un peu désolant, mais les temps ont changé, que veux-tu ?

Maintenant, regardons en détail l’intérieur de cette église :

Le chœur : On voit deux grandes statues de bois : Saint-Gervais et Saint-Protais du XVIIe siècle. Six chandeliers en bronze doré, dessinés par Soufflot et provenant de l’église Sainte-Geneviève.

Chapelle derrière l’autel : « La chapelle dorée », dédiée à la Sainte Vierge, en forme de tombeau. Oratoire fermé par une grille de bois peinte, exemple unique à Paris. Regarde, ces petits tableaux rectangulaires, d’inspiration flamande, enchâssés dans une boiserie dorée. Ils évoquent la vie et la passion du Christ.

 

Au chevet, la voûte à nervures se termine par une clef pendante d’une grande légèreté, exécutée par les frères Jacquet en 1517.

Sur le côté droit de l’autel, la Chapelle de la communion où ont été enterrés le peintre Philippe de Champaigne° et le chancelier Michel Le Tellier°.

Le ministre de Louis XIV est représenté en marbre blanc à demi couché sur un cénotaphe de marbre noir et accompagné de figurines allégoriques.

Le neveu : Comment a-t-on pu préserver ce tombeau magnifique pendant la tourmente révolutionnaire ?

L’oncle :  En le cachant au musée des Petits-Augustins, à Paris.

Dans la chapelle à gauche de l’autel avec sortie donnant rue des Barres, remarque ce magnifique médaillon, en marbre blanc, vestige d’un monument, œuvre de Pajou, de 1782. 

De l’autre côté de la nef, à droite en entrant, une chapelle est dédiée aux victimes du bombardement de mars 1918.

 

 

 

Les tableaux : De grands tableaux ornent l’église. Citons : Jésus au jardin des Oliviers, par Stelle ; la décollation de Saint-Jean Baptiste par Claude Vignon ; un grand tableau de Ricci Saint Grégoire le Grand et Saint Vital implorant la Vierge. Beau tableau de Claude Vignon : L’Adoration des mages du XVIIe siècle et Le Christ en croix attribué à Philippe de Cham­paigne.

Sur le côté gauche de l’autel, conduisant à la sacris­tie, une magnifique porte en fer forgé exé­cutée en 1741 par le serrurier Valet.

 

Stalles : Sur le côté du chœur, deux rangs de stalles du XVIe siècle, les seules en ce genre qui existent à Paris, commencées sous François Ier et termi­nées sous Henri II.

 Des petits sujets fort curieux couvrent les miséricordes°. Un écrivain à son pupitre ; un architecte mesurant les pierres, en présence de son appa­reilleur ; un boulanger qui met la pâte au four, des croissants enlacés (emblème d’Henri II) ; une tête d’homme accroupi et coiffé d’un bonnet à oreilles d’âne qui souille le seuil d’une porte ; un tonnelier ; des vendangeurs dans une cuve ; trois personnages en prière ; une querelle entre deux hommes ; un cordonnier à son établi, tout entouré de chaussures ; deux rôtisseurs ; un animal fantastique ; une salamandre cou­ronnée ; un batelier dans sa barque ; un porc qui mange avec glou­tonnerie.

Le neveu : Quel travail merveilleux ! Une succession de petites scènes de la vie de tous les jours… À mon goût, c’est la partie la plus surprenante de tout ce que l’on vient de voir !

L’oncle : Nous ne pouvons terminer notre visite ici sans parler de l’orgue.

C’est le seul de cette époque qui subsiste intacte à Paris, c’est-à-dire du XVII et XVIIIe siècle. De la famille Couperin°, huit membres ont été organistes de cette église, dont le plus célèbre François, dit « Couperin le Grand. »  Avant lui, ce fut Richard de Lalande qui tint cet orgue. Cet orgue a été exécuté de 1758 à 1768, soit durant dix ans. Il a été restauré plusieurs fois : en 1811, 1836 et 1923 pour la dernière fois.

Le neveu  : Merci mon oncle. Je sais tout maintenant sur cette église. Je dois t’avouer qu'avant la visite, excepté la famille Couperin, elle ne m’intéressait pas vraiment, cette église…

L’oncle : Merci de ton appréciation ! C’était aussi mon cas, avant d’en étudier son histoire, je l’avoue !…

Le neveu : Tu vois ainsi le côté pratique de l’étude de l’Histoire !

L’oncle : Je n’en ai jamais douté, mon neveu !

Notes :

° Miséricorde : Support en forme de cul-de-lampe pratiqué dans une stalle d'église, au-dessous du siège, et qui se relève avec lui.

° Michel Le Tellier :  Homme politique français (1603-1685) Il doit son élévation à Mazarin. Grâce à lui, il devint secrétaire d’État à la guerre. On dit de lui qu’il fut le véritable fondateur de l’armée monarchique et prépara l’œuvre de son fils, Louvois à qui il céda son poste au ministère de la guerre quand lui-même fut nommé chancelier.

Il fut un artisan de la révocation de l’Édit de Nantes.

° Philipe de Champaigne : Peintre et décorateur d’origine flamande (1602-1674) L’un des grands représentants du classicisme. Auteur de portraits de cour, comme celui de Richelieu et de Louis XIII et de tableaux religieux.

La faveur de Marie de Médicis lui valut de nombreuses commandes officielles et le titre de peintre ordinaire de la reine mère.

° Jean Cousin : Peintre, dessinateur, sculpteur et graveur français (1490-1561)

Il exécuta les cartons pour la cathédrale de Sens ainsi que des cartons pour des tapisseries. Peu de ses œuvres de lui ont subsisté.

Il écrivit un traité de perspective et illustra des livres.

° Couperin  :

Famille illustre de musiciens et d’organistes. Le plus célèbre d’entre eux est François, dit François le grand (1668-1723) C’est à l’âge de onze ans qu’il reçut la charge d’organiste de St-Gervais tenu à l’époque par Richard Delalande. Il tiendra l’orgue jusqu’en 1723. À vingt-cinq ans, il est nommé par concours organiste de la Chapelle royale, charge qu’il conservera trente-sept ans, jusqu’en 1730. Il mourra en 1733. Il a été également maître de clavecin des Enfants de France. Il composa les Leçons des Ténèbres. Il composa de nombreux livres de clavecin. D’autres membres de cette famille furent organistes à St-Gervais, comme Armand-Louis Couperin (1727-1789)

Quelques sites sont consacrés à cette famille : www.diplomatie.gouv.fr/culture/galerie_composit/couperin.html

http://sgorgue.free.fr/fr/alcoup.html

http://membres.lycos.fr/musiqueclassique/couperin.html

° La grosse Bertha : Pièce d’artillerie la plus lourde de la fabrication Krupp. Bertha était le prénom de la femme de Krupp ! Sa portée était de 120 km... De mars 1918 à la fin août 1918, ses obus faucheront 250 Parisiens.

Sources : En plus de mes travaux personnels, de compilations et de repérages de lieux, pour cette balade, j’ai utilisé les ouvrages suivants : « Dictionnaire historique des rues de Paris » de Jacques Hillairet.

« Le IVe arrondissement ». Collection Paris en 80 quartiers. Action artistique de la ville de Paris.

 

Michel Ostertag

Janvier 2005