Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Vingt-cinquième balade
Autour de la Bastille

par Michel Ostertag

SOMMAIRE DES BALADES

  

                                              Entre rue Saint-Antoine, bld Henri IV,

                                                 quai des Célestins et  rue des Nonnains d'Hyères

   1ère partie  


- Et nous voilà de nouveau réunis, mon oncle, mais, une fois de plus, tu as eu les yeux plus gros que le ventre ! En effet, à la dernière balade, tu as affirmé qu'aujourd'hui ce serait la dernière partie du quartier de la Bastille à traiter...Eh bien, non ! Devant l'ampleur de la tâche, il a bien fallu que tu te rendes  à l'évidence de prévoir une séance supplémentaire. Trop de petites rues, trop de détails à découvrir, de portes ou fontaines à montrer, n'est-ce pas ? .

     - C'est vrai, mon neveu. Je fais amende honorable ! Donc, nous ne verrons pas la fin de ce quartier aujourd'hui, mais avant de repartir dans les méandres de ce quartier, parlons de la Colonne de Juillet.

La Colonne de Juillet

À la suite de la révolution de Juillet 1830, les 27,28 et 29 juillet, celle qui mit fin au règne de Charles X, le gouvernement du nouveau roi Louis-Philippe décida d'ériger une colonne, à Paris, afin de commémorer les personnes tuées au cours des combats. En juillet de l'année suivante, une ordonnance précisa le lieu : cette colonne sera édifiée au centre de la place de la Bastille. C'est en 1833, que les travaux commencèrent ; ils furent confiés aux architectes Cellerier et Alavoine,  celui-ci  travaillait à l'époque sur un septième projet d'une fontaine en forme d'éléphant !

 On utilisa le soubassement qui devait servir à la fontaine de l'éléphant. Il reçut deux étages de maçonnerie auquel on ajouta un piédestal en bronze doté d'un coq à chaque angle. On ajouta un lion sur la face ouest, ce lion est l'oeuvre de Barye (voir le square Barye étudié à la balade n°15 ).

Avec l'aide de Duc et Baltard, les architectes conçoivent une colonne creuse, en trois parties afin de symboliser les trois glorieuses journées. Tout en haut, un chapiteau en bronze qui a été coulé d'une seule pièce, supporte un génie représentant  "La Liberté qui s'envole en brisant des fers et en semant la lumière" dû au sculpteur Dumont.

La hauteur totale est de 51,50 mètres avec le génie ailé qui la rehausse (47 m seule), son diamètre est de 4 mètres et son poids de 170 tonnes. Le génie ailé tient la chaine brisée du despotisme et le flambeau de la civilisation. La colonne possède un escalier de 238 marches. Cet escalier donnait accès à une galerie supérieure qui était idéale pour prendre des photos mémorables. Mais le mauvais état de conservation de l'édifice empêche, depuis longtemps, toute visite de la colonne.

Elle fut achevée en 1840 par Joseph-Louis Duc et inaugurée le 28 juillet 1840. Dès l'année suivante, un premier suicidé se jeta du haut de la colonne.

Comme la colonne se trouve au-dessus du canal Saint-Martin, il fallut renforcer les soubassements et on profita des lieux pour créer des caveaux funéraires en utilisant les canalisations qui devaient alimenter en eau la fontaine de l'éléphant. Ces caveaux  reçurent les ossements des révolutionnaires tués pendants les "Trois glorieuses". On transféra ici 504 victimes de la Révolution. Une grande partie de ces corps avait été enfouis dans des fosses communes creusées dans les jardins du palais du Louvre, le long de la colon­nade de Perrault ou dans les jardins de la Bibliothèque nationale. L'amusant, c'est qu'on y avait placé, au temps de Bonaparte des momies qu'il avait ramenées de son expédition d'Égypte. Du fait du terrain humide, ces momies s'étaient décomposées rapidement et il est à peu près certains qu'il y a eu un mélange de ces restes avec ceux des révolutionnaires de 1830...

Le fût est composé de vingt et un tambours d'un mètre de haut sur lesquels sont gravés, par ordre alphabétique, les noms des combattants tombés pendant les "Trois Glorieuses".

En 1848, on ajouta 196 victimes de la Révolution  de février 1848.

En juillet 1848, les Parisiens promenèrent le trône du roi Louis-Philippe parti en exil. Ce trône fut finalement brûlé sur le soubassement de la colonne de Juillet.

Puis en mai 1871, au moment de la "Semaine sanglante", les combattants de la Commune, après avoir mis à bas la colonne Vendôme, voulurent détruire la colonne de Juillet. Pour ce faire, ils placèrent une péniche remplie de pétrole au-dessous de la colonne, dans le canal Saint-Martin et ils y mirent le feu. Des flammes de plus de 50 m sortirent des deux extrémités du canal. Les pierres de la voûte calcinèrent. On tira sur la colonne des obus du pont d'Austerlitz et des Buttes Chaumont, près d'une trentaine, mais la colonne ne tomba pas...

- Et la Colonne était toujours debout ! Voilà une belle preuve de sa solidité...

     - Reprenons notre marche vers la Rue Saint-Antoine. Côté impair.

Au n° 5 : Inscription montrant l'emplacement de l'ancienne entrée de la forteresse de la Bastille. "Ici était l'entrée  de l'avant cour de la Bastille par laquelle les assaillants pénétrèrent dans la forteresse le 14 juillet 1789."

     - Cette plaque, mon oncle, est une des plus utiles que je connaisse pour bien se rendre compte de la topologie des lieux.

     - Oui, c'est vrai.

Au n° 7 : Vieille maison basse à deux étages devant un immeuble en arrière-plan. Effet bizarre dans l'ensemble du quartier.

Au n° 17 : Emplacement du Couvent des Filles de la Visitation Sainte-Marie, de 1632. Saint Vincent de Paul fut aumônier de ce couvent pendant vingt-huit ans. Melle de La Fayette, dont le roi Louis XIII était épris se retira ici sous le nom de soeur Angélique. Ce couvent fut démoli en 1790. Et sa chapelle devint un club républicain. En 1803, elle devint temple protestant sous le nom de Sainte-Marie ; en 1830, les obsèques de Benjamin Constant ont eu lieu ici. Il ne reste aujourd'hui de ce couvent que la chapelle en rotonde. On peut citer parmi les personnages inhumés ici : la mère de madame de Sévigné, le mari de la marquise tué en duel en 1651, le surintendant des finances Nicolas Fouquet, mort à Pignerol en 1680 à l'âge de 65 ans ainsi que son père, sa femme, ses frères et ses fils.

Au n° 21 (et 32-34 rue du Petit-Musc) Hôtel de Mayenne, puis d'Ormesson. Cet hôtel a été construit pour le compte de Henri de Lorraine qui était le fils du duc de Mayenne - le gros duc des batailles d'Arques et d'Ivry, face à Henri IV - par le jeune architecte Jean Androuet du Cerceau qui avait à l'époque 23 ans. A la mort d'Henri de Lorraine -   tué en Espagne quand il avait été envoyé pour traiter le mariage entre Louis XIII et l'infante Marie-Thérèse d'Autriche - l'hôtel revint à son cousin germain, le comte d'Harcourt, âgé de 20 ans.

Il prit la dénomination d'Hôtel d'Ormesson, en 1759, quand il fut acheté par un membre de la famille d'Ormesson. Cet hôtel fut vendu à un libraire, en 1812, du nom de Favart qui y installa une institution des Écoles chrétiennes ou École des Francs-Bourgeois après avoir mutilé les bâtiments en transformant les jardins en cour de récréation et les salons en salles de classes...

Au n° 101 : Ici fut érigé la Première porte Saint-Antoine. Son emplacement était devant l'entrée actuelle du Lycée Charlemagne près de l'enceinte de Philippe Auguste. C'était une des quatre plus importantes portes de Paris au temps de Philippe Auguste. Elle devait exister 180 ans jusqu'à sa démolition en 1382. C'est par cette rue Saint-Antoine que le roi Charles Quint fit son entrée dans la capitale le 1er juin 1540. D'Espagne, il se rendait à Gand afin de mater la révolte qui venait de se déclencher. Louis XIII, après son sacre à Reims, en 1610, fit une entrée solennelle par cette rue St-Antoine. Plus tard, ce fut le tour du jeune roi Louis XIV qui fit son entrée solennelle avec sa jeune épouse Marie-Thérèse le 26  août 1660.

Église Saint-Louis-des-Jésuites. Cette église remplaça, en 1627, une chapelle dédiée à Saint-Louis. Le roi Louis XIII posa la première pierre de cette nouvelle église. Deux jésuites architectes s'inspirèrent d'une église de Rome, ce qui incita les gens à qualifier son style de "jésuite". On mit 14 ans à la construire ; la première messe fut dite en 1641 par le cardinal de Richelieu en personne. Il avait offert les magnifiques portes en chêne sculpté et marquées des initiales de la Société de Jésus. Le style de cette église ressemble au style de l'église Saint-Gervais (dont Louis XIII avait également posé la première pierre).

De grands prédicateurs firent entendre ici leur voix, comme Bourdaloue qui prononça l'oraison funèbre du grand Condé en 1687. Bossuet, également, prêcha dans cette église.

Jusqu'à la Révolution, se trouvaient de chaque côté de l'autel deux reliquaires contenant l'un le coeur de Louis XIII et l'autre celui de Louis XIV. Au moment de la Révolution, les reliquaires furent envoyés à la fonte à l'hôtel des Monnaies. Un peintre acheta les coeurs pour en faire une couleur brune très recherchée, de teinte sombre qui donnait un glacis à nulle autre pareille. Seulement une partie du coeur de Louis XIV fut utilisée à cette mixture, quant au coeur de Louis XIII il n'y toucha pas. Au moment de la Restauration, il rendit à Louis XVIII les précieuses reliques et reçut du roi, comme récompense, une tabatière en or. Il faut bien savoir que presque toute la décoration intérieure a été pillée durant l'époque révolutionnaire. La chaire date de 1806; les tableaux sont des oeuvres d'élèves de peintres connus. À voir aussi une sculpture de Germain Pilon, une Vierge de douleur, de 1586 qui, en fait, vient du prieuré Sainte-Catherine. Un détail intéressant : les deux bénitiers ont été offerts par Victor Hugo à l'occasion de la communion de sa fille Léopoldine. À cette époque, il vivait place des Vosges.

- Dis mon oncle, Léopoldine, c'est elle qui s'est noyée à Villequier avec son mari, c'est bien ça...

     - Oui, tout à fait. Il faut relire Les Contemplations  où Hugo crie toute sa douleur de père ayant perdu l'enfant qu'il chérissait tant. Regarde le marbre blanc du maître-autel, il provient du tombeau de Napoléon Ier aux Invalides.

     - C'est bizarre, ça ! Des chutes, peut-être !

     - Qui sait !

Dans cette église furent enterrés, parmi les plus célèbres : Bourdaloue, en 1704 à 72 ans ; le père François de La Chaise d'Aix, plus connu sous le nom de père La Chaise, mort en 1709 à 85 ans. Il fut le confesseur de Louis XIV. Celui-ci eut comme confesseur, précédemment au Père La Chaise, le père François Annas de 1654 à 1670. Ce jésuite est également enterré ici.

     - Revenons à Bourdaloue, il fut célèbre aussi pour le récipient qui porte son nom et qui permettait aux dames de pouvoir se soulager pendant ses sermons de Carême qui duraient une éternité...

     - C'est vrai, mon neveu et je crois que c'est un objet très recherché chez les antiquaires...

Il faut savoir que la mode, chez les rois de France, était de prendre des Jésuites comme confesseur : Henri IV, en son temps eut le père Cotton qui, à la mort du roi devint le confesseur de Louis XIII. Après la mort du père La Chaise Louis XIV prit un autre Jésuite, le Père Le Tellier, c'est lui qui ferma les yeux du roi. Sous Louis XV, les Jésuites régnèrent également, tant auprès du roi que de sa famille proche.

Dans cette église reposent près de 150 jésuites. Ils étaient mis dans un cercueil en bois blanc et enterré à même la terre comme dans un cimetière normal.

    

Histoire des Jésuites

En août 1534, Ignace de Loyola, François-Xavier, le  Père Fabre, trois prêtres espagnols et un portugais fondèrent dans une crypte à Montmartre, l'ordre de la Compagnie de Jésus. D'abord installés rue Saint-Jacques dans le Collège de Clermont, les Jésuites bâtirent, près de 50 ans après une petite chapelle dédiée à Saint-Louis sur l'emplacement de l'église actuelle Saint-Paul-Saint-Louis. En 1594, le roi Henri IV est victime d'un attentat perpétré par un ancien élève du Collège de Clermont de la rue St-Jacques. On expulsa alors les jésuites et c'est seulement sept ans après qu'ils purent rentrer. À partir du moment de leur retour, leur expansion sera continue : ils acquerront de nombreuses maisons alentour et, en 1627  feront construire l'église actuelle. En 1672, une nouvelle fois, les Jésuites furent expulsés. Sous l'influence de Mme de Pompadour les parlements prononcèrent la sentence à l'encontre de ces prêtres.

Au n° 133 : Ce superbe hôtel  s'appelait jusqu'à la Révolution Hôtel Séguier. Il a été construit en 1626. Le balcon à chimères (qui date de 1728) ainsi que la porte sont classés.

Passage Charlemagne

     - Pour voir ce passage, il faut aller rue Saint-Antoine, au n° 119/119bis. Sa longueur est très courte : 100 m et sa largeur 3 m.

Il a été démoli  en 1908. C'est aujourd'hui une impasse privée.

Rue Beautreillis

- Son nom vient des vignes de l'Hôtel Saint-Pol : les treilles, les beau-treillis.

   - Vu comme ça, on peut imaginer les champs de vigne, les vendanges... Mais il faut avoir une imagination débordante...

Au n° 4 : Beau portail du temps de Louis XIII. Vantaux comparti­mentés et cloutés.

Au n° 6 : Emplacement d'un hôtel construit en 1810 et démoli en 1961. Il appartenait à un fabricant de limes qui fut honoré sous le second Empire. Le nom de l'Hôtel était Jean-Louis Raoul. Aujourd'hui, il ne reste plus que ce fronton devant un immeuble neuf, ce qui donne un aspect surréaliste à l'ensemble. L'horloge date de 1640. Elle a été placée sur le mur d'un immeuble récent.

- Tu vois, mon neveu, il faut souligner ici la valeur d'exemple de cet endroit. Avant la loi André Malraux, dans l'esprit des architectes, le Marais, délaissé depuis des siècles devait être démoli pour laisser place à des ensembles immobiliers. La loi Malraux de 1962 a eu pour but de sauver le Marais dans son ensemble et le retirer des griffes des agents immobiliers. Le Festival du Marais, la même année, attira la foule et fit prendre conscience au public de l'intérêt historique de tels lieux. Si la loi Malraux n'avait pas existée, c'est ce que l'on voit ici qui aurait été généralisé. On a démoli en 1961 l'Hôtel Raoul pour y construire à sa place un immeuble d'une consternante médiocrité...Avec pour seul vestige le portail, resté là, montant la garde, face à tant d'imbécillité.

- C'est triste à pleurer, mon oncle...

Au n° 7 : Cette maison date de la fin du XVIe siècle. Elle est donnée pour être la maison la plus agréable des demeures bourgeoises de la capitale. Dans la cour, on trouve un puits, une terrasse avec balcon en fer forgé, un escalier à balustres de bois et une treille...mais il est impossible d'y entrer.

Au n° 9 : Vieil hôtel, de la même année que le bâtiment précédent. C'était la demeure d'un magistrat. Un atelier, apparemment fermé fait l'angle avec la rue des Lions St-Paul. Une ancienne plaque émaillée subsiste : "Maison salubre. Tout à l'égout".

Au n° 10 : Hôtel de 1640 ayant appartenu au XVIIe siècle à la famille du prince de Monaco, duc de Valentinois. Au siècle suivant, un sommelier de Louis XVI devint propriétaire de l'Hôtel. Sous le second Empire, c'est un cercle militaire qui s'y installa.

Au n° 11 : Hôtel ayant appartenu à Pierre Hérouard du Mesnil, conseiller et maître d'hôtel de Louis XIII. La banquier Crozat en fut propriétaire en 1732, son fils  restaura le bâtiment l'année suivante et le céda trois ans après à Benjamin Guilhou qui le céda ensuite à Jacques Le Pelletier de la Houssaye.

Au n° 14 : Au XVIIIè siècle, hôtel de Lyonne qui devint ensuite pensionnat et dont le directeur était l'historien Ménorval.

Au n° 16 : Petit hôtel de Charny, du XVIIè siècle. Précédemment, c'était une salle de jeu de paume. L'auteur dramatique Victorien Sardou y naquit le 5 septembre 1831. Une plaque rappelle ce souvenir.

Au n° 17 : Ici, jusqu'en 1902, il y avait deux maisons datant du XVIIe siècle ayant le même propriétaire. Cela représentait un vaste domaine et l'on dit que le jardin recouvrait une partie du cimetière Saint-Paul où aurait été enterré l'homme au  masque de fer. Depuis, a fait place un très bel immeuble dans lequel on retrouva mort, dans sa baignoire, Jim Morrison, des "Doors", officiellement d'une crise cardiaque. C'était le 3 juillet 1971. On appela les pompiers de la rue de Sévigné, mais rien n'y fit. Mais on raconte aussi, qu'en fait de crise cardiaque, c'est plutôt d'une overdose dont il fut victime. C'est dans les toilettes d'une boîte de nuit le Rock'n Roll Circus qu'on le retrouva...

Au n° 20 : De 1676, dépendance du grand hôtel de Charny, voir ci-après.  

Au n° 22 : Grand hôtel de Charny, de 1676. Il a été vendu, en 1753, par le marquis de Savignies, seigneur de Charny et de Chaulny, président honoraire du Parlement, à Dumas, officier de la reine Marie Leczynska. Le poète Charles Baudelaire a habité cette maison, en 1858-1859, avec Jeanne Duval. Il avait alors 37 ans. La façade a été remaniée au XIXe siècle et restaurée en 1971.

Au n° 24 : Théâtre Espace Marais. Cie Michel B.

- Ce théâtre est particulier, il mérite qu'on s'y intéresse car le programme proposé paraît séduisant, on devrait venir un soir, n'est-ce pas mon oncle.

- J'en prends bonne note !

Rue Charlemagne

- C'est une de mes rues préférées, tu vois mon neveu !

- Et pourquoi ?

- Pour l'atmosphère qui s'en échappe, enfin, pour moi qui suis né avant la guerre...Tu comprends, l'Occupation, ici, tu es dans ce qu'on appelle le Quartier juif de Paris...

- Oui, les années quarante...la rafle du Vél d'Hiv'...

- Oui, tu as dit les mots...c'est ça et c'est ici...Triste époque...

Au n° 1, 3, 5 : Vieilles maisons, ventrues. C'était jadis la propriété des Hospitalières de Saint-Gervais.

De suite à notre droite, la rue Éginhard.

- Cette toute petite rue me prend au tripes, tu sais, dans cette rue il y a aussi une atmosphère prenante, avoue ! Nous l'étudierons un peu plus tard après la rue Charlemagne.

Au n° 8 de la rue Charlemagne : Fontaine de 1846 alimentée par l'eau de l'Ourcq. Dans une vasque : une figure d'enfant.

À l'angle de la rue Charlemagne et de la rue des Jardins-Saint-Paul, existait une tour qui s'appelait Tour Montgomery. Peut-être doit-on ce nom au vainqueur du tournoi du 30 juin 1559 qui causa la mort du roi Henri II ? En effet, Gabriel de Montgomery, capitaine de la garde écossaise du roi (voir la balade n°24) fut peut-être enfermé dans cette tour durant les heures qui suivirent ce tournoi.

 La destruction de toute une partie de la rue des Jardins-Saint-Paul a permis de mettre à jour une longue portion de l'enceinte de Philippe-Auguste. Aujourd'hui, c'est un terrain de jeux.

Au n° 13 : Petit lycée Charlemagne qui fut construit sur l'emplacement du couvent de l'Ave-Maria. Une plaque indique l'enceinte de Philippe Auguste et les restes de la Tour Montgomery.

Au n° 10 à 16 : Grand lycée Charlemagne aménagé, en 1804, dans l'ancienne maison des Jésuites.

Ce lycée a été créé par la Convention de 1795. On l'installa dans les locaux de l'ancienne maison professe des Jésuites. Lakanal y fut professeur. Lycée sans internat, ce manque fut comblé par une multitude de pensions dans le voisinage ce qui permettait aux élèves de suivre les cours de ce lycée. On peut citer parmi les élèves célèbres : Théophile Gautier, Auguste Vacquerie, Eugène Cavaignac, Jules Michelet, Yves Cousin, Gustave Doré, Gérard de Nerval, Fustel de Coulanges...

Au n° 18 : En 1708, cette maison a appartenu  au président de tribunal Châteaugiron qui était réputé pour doser ses condamnations en fonction du nombre de volailles ou d'oeufs qu'il recevait des plaignants !


Au n° 20 : On peut toujours voir l'ancien nom des deux rues. Rue des Prestres sur les maisons du XVIIe siècle.

25 (et angle de la rue de Fourcy) : Emplacement du  Château-Frileux, de 1417. Anciennement propriété de l'hôpital des Quinze-vingts, puis de l'AP. Reconstruit deux fois au XVIIIe siècle et en 1950. De l'ancien hôtel, la porte actuelle a été conservée. Un masque de lion encadré de guirlandes orne la porte.

- Cette porte est remarquable, regarde bien la qualité du travail, mon neveu.

Histoire des rempart de Philippe Auguste

La borne informative nous apprend que : "Soucieux de ne pas laisser Paris sans protection au moment de son départ pour la croisade, Philippe Auguste fait commencer en 1190 la construction d'une enceinte sur la rive droite, suivie à partir de 1200 par sa réplique sur la rive gauche. Dessinant la forme d'un coeur, cette muraille englobe 253 hectares dont beaucoup d'espaces inhabités, champs, près ou vignobles. Tous les 70 mètres, une tour renforce ce rempart, haut de 9 mètres et épais de 3 à la base. Des portes et poternes permettent l'accès à la ville. Rendues inutiles sur la rive droite par la construction, moins de deux siècles plus tard, de l'enceinte de Charles V, les fortifications de Philippe Auguste ont disparu, sauf en quelques endroits. Là se trouve le fragment le plus long et le mieux conservé de cette enceinte."

Sur la reproduction d'une ancienne carte, on peut voir les différents traces des enceintes successives : En tracé rouge l'enceinte Philippe Auguste.

- Là, on voit réellement la taille de Paris à l'époque et aussi son évolution au fil des siècles.

Rue Éginhard

- Éginhard était l'historien de Charlemagne. Il était son protégé et le roi lui demanda  de diriger la construction de la cathédrale d'Aix-en-Provence. Il rédigea une Vie de Charlemagne, puis il se retira dans une abbaye avec sa femme qui aurait été la propre fille de Charlemagne.

Dans un cul-de-sac, la rue présente les vestiges d'une fontaine et une vieille imposte en fer forgé avec les initiales AS pour Sainte-Anastase. Les hospitalières de Sainte-Anastase ont été les propriétaires  des maisons du côté pair.

Le philosophe Jacques Naigeon (1738-1810), membre de l'Institut, ami de Diderot et d'Holbach, connu pour son athéisme absolu a vécu dans cette rue.

Plaque commémorative de la déportation avec le martyre de la famille Zadjner raflée pendant l'Occupation et morte en déportation.

Ce quartier faisait partie du ghetto juif de Paris.

Rue de Fourcy

Au n° 1 : À l'angle de cette rue et de la rue de Jouy, la plus ancienne enseigne en pierre de Paris : "Le Rémouleur". Elle était autrefois peinte. L'originale est conservée au musée Carnavalet. A l'origine, elle était située à l'angle de la rue de l'Hôtel-de-Ville et de la rue Nonnains d'Hyères. Emplacement entièrement démoli.

Au n° 2 : En 1820, on avait installé ici les bureaux de la Loterie royale.

Au n° 5 et 7 : Hôtel Hénault de Cantobre. Aujourd'hui, "Maison Européenne de la photographie de la Ville de Paris".

Au n° 6 :  Porte du XVIIIe siècle, ancien hôtel au fond de la cour. Propriété aujourd'hui à la MIJE (Maison Internationale de la Jeunesse et des Étudiants)

Au n° 10 : Maison close, "le Fourcy" qui était une maison dite "d'abattage". Lire Alphonse Boudard et ses différents ouvrages sur le sujet.

     - Tu remarqueras, mon oncle que devant les fenêtres il y a des grilles...Tout un symbole...

- Bien observé, mon neveu !

Rue des Nonnains-d'Hyère

Son nom vient du fait, qu'au XIIIe siècle, la supérieure de l'abbaye bénédictine de Yerres, localité près de Villeneuve-Saint-Georges acheta une maison dans cette rue afin que les religieuses aient une résidence à Paris.

     - Donc, l'orthographe du nom n'est pas correcte, il aurait fallu écrire Yerres comme la localité de la région parisienne et non comme la ville de la Côte d'Azur...

     - Oui et j'ignore la raison de cela.

Rue du Prévôt

- Le nom de cette rue a été donné en hommage à Hugues Aubriot, prévôt de Paris. C'est lui qui posa la première pierre de la Bastille en 1370. C'est une rue des plus curieuses, étroite, de 1,80 m à 3 m, c'est dire et longue de 104 m seulement.
À l'origine, elle s'appelait Rue percée car elle avait été percée entre la rue Saint-Antoine et la rue Charlemagne.

Au n° 5 : Le grand dégagement que l'on voit avait ici une nécessité : donner la possibilité aux charretiers de pouvoir tourner. Cette possibilité était fréquente dans les rues étroites du vieux Paris.

Au n° 6  : Porte sculptée, escalier à balustres de chêne.

Au n° 7 : Autre sortie et façade orientale de l'hôtel Séguier, de 1626.

Au n° 12 : Atelier de restauration de meubles anciens.

Rue de l'Ave-Maria

Son nom vient du couvent éponyme.

Seuls subsistent comme immeubles anciens, les numéros 1,3,5 et 7.

Au n° 15 : Emplacement du Jeu de paume de la Croix-Noire. Ce jeu de paume disparut en 1728. Molière y vint installer son Illustre-Théâtre, en 1645. Mais criblé de dettes, ses créanciers l'envoyèrent à la prison du Grand-Châtelet. Il avait 23 ans. Mis en liberté avant d'avoir purgé la totalité de sa peine, il partit, découragé, pour le Midi de la France. Il ne revint à Paris que douze ans après. Il habita alors au n° 6 de la rue des Jardins-Saint-Paul.

Au n° 17 : Emplacement d'une maison où habita Mac-Mahon (1808-1893), alors com­mandant un bataillon de chasseurs à pieds caserné en face.

Au n° 22 : Emplacement du Couvent de l'Ave-Maria. Il occupait les rues Charlemagne, du Fauconnier et de l'Ave-Maria. Dans la chapelle de ce couvent furent inhumés, parmi les plus célèbres : la grand-mère du grand Condé et l'oncle du poète Scarron. Y fut inhumé également le coeur du roi du Portugal, Antoine, en 1659. Aujourd'hui École primaire.

Rue du Figuier

- Le nom de cette rue provient du fait que devant l'Hôtel de Sens se trouvait un figuier. Comme la reine Margot ne pouvait pas faire évoluer son carrosse comme elle l'entendait, elle le fit couper.

Au n° 2 : L'Hôtel des archevêque de Sens.  Une des plus vieilles demeure de Paris. Son style est mixte : gothique et Renaissance, à usage mi-civil mi-militaire. L'histoire ne nous a pas laissé le nom de son architecte.

Il fut construit entre 1475 et 1519 pour être la résidence parisienne de Tristan de Salazar, archevêque de Sens. En fait, à cet endroit et depuis le XIVe siècle, s'élevait l'hôtel de Jean d'Hestoménil donné par le roi Charles V à l'archevêché de Sens, dont dépendait Paris.

Paris n'étant pas encore devenue un archevêché, la ville dépendait de l'archevêché de Sens.

Il faudra attendre 1622 pour que la capitale soit nommée au rang d'archevêché. Au XVe siècle, l'archevê­que Tristan de Salazar, trouvant le logis trop exigu, le fait abattre pour élever ce que nous voyons aujourd'hui. Tristan de Salazar était le dixième évêque a avoir habité dans cet hôtel. Il y mourut à l'âge de 87 ans, en 1519. À sa mort succéda une lignée d'évêques, jusqu'en 1596 où vint s'installer ici Renaud de Beaune, évêque de Mende, fervent défenseur du roi Henri IV : c'est lui qui reçut l'adjuration  du béarnais. À ce moment-là, il fut nommé archevêque de Sens. En 1605, à la demande de Henri IV, il mit à sa disposition l'hôtel de Sens afin que le roi puisse y loger son ex-épouse Marguerite de Valois, dite la Reine Margot. Celle-ci transformera l'hôtel en un lieu de débauche, elle en fit un tripot, elle y mena sa vie galante, noua de nombreuses intrigues...

La façade présente une large ogive dont la partie haute cache une meurtrière qui permettait de pouvoir tirer sur des assaillants éventuels.

À côté de la porte principale, une seconde porte au-dessus de laquelle, tout en haut, on peut voir les armoiries de Tristan de Salazar. Au-dessous de la tourelle de gauche, trois niches subsistent, elles devaient recevoir des statues. Ce pignon porte encore la trace d'un petit obus qui vint frapper la pierre au cours des combats de la Révolution de 1830. La  date du 27 juillet 1830 est gravée dans la pierre.

Rue des Jardins-Saint-Paul

- Une plaque particulièrement émouvante : au n° 2 une inscription concerne la mort de Rabelais. "François Rabelais né à Chinon est mort dans une maison de la rue des Jardins-Saint-Paul le 9 avril 1553".

Déjà à son époque, il raillait la vétusté des remparts de Philippe-Auguste qu'il voyait de sa fenêtre ! Relire Pantagruel.

Au n° 6 : Emplacement de la maison habitée par Molière, en 1645. Sa troupe, L'illustre Théâtre jouait dans le jeu de paume de la Croix-Noire, rue de l'Ave-Maria.

Rue Saint-Paul

Cette rue existe depuis 1350. À l'angle avec la rue Charles V : une niche intéressante.

Au n° 3 : Emplacement d'un Hôtel d'Angennes. Puis, en 1728, Hôtel de Beaubourg et en 1728, hôtel de Godot de Girolles en 1789.

Au n° 4 : (et 10 à 22 quai des Célestins). Emplacement d'un hôtel, jadis enclavé dans l'Hôtel Saint-Pol. Hôtel démoli en 1927. Anciennement entrepôt du magasin BHV, transformé en appar­te­ments.

Au n° 5 : Emplacement, en 1780, de l'hôtel du marquis de Ligne­rac, qui défraya la chronique avec ses petits-soupers organisés avec le marquis de Sade...Admirons la porte.

Au n° 8 (et 18 rue des Lions). Emplacement d'un hôtel, dit des Lions, acheté par Charles VI en 1418. Il fut occupé par le médecin de Charles IX et d'Henri III, le docteur Léonard Botalli, dit Bottal. C'est lui qui remit en honneur la pratique de la saignée. Louis XII fut saigné 47 fois et Richelieu 54 fois !

Il y aurait eu dans cet hôtel une officine à poisons de la marquise de Brinvilliers. Tourelle quadrangulaire du XVIe siècle. La tourelle est classée.

Au n° 11/13 : Académie de Magie.

Au n° 15/17 : Cour du Village Saint-Paul.

Au n° 30 et 32 : Emplacement de l'Église et cimetière Saint-Paul-des-Champs. L'église donna le nom à tout ce quartier.

Au n° 32, à l'angle de la  rue Neuve-Saint-Pierre, se trouve un pan de mur, seul vestige qui subsiste de la tour-clôcher en forme de tour carrée. Cette église fut fermée en 1790,vendue en 1796 et démolie en 1799. Le cimetière au chevet de cette église se prolongeait jusqu'au n° 13 à 17 de la rue Beautreillis. Ce cimetière mesurait 63 m de long sur 44 m de large. Il était entouré d'une galerie de cloître. Les charniers étaient magnifiquement décorés et passaient pour être les plus grands et les plus beaux de Paris. Vers 1750, ce cimetière recevait près de 600 corps par an. Bien qu'aéré correctement, on remarquait que par temps de pluie, des exhalaisons putrides s'élevaient au point qu'il suffisait de regarder le cimetière pour savoir s'il allait pleuvoir. Cette odeur pénétrait dans les appartements par les cheminées et ces émanations altéraient même la couleur des tapisseries. Les fosses étaient souvent ouvertes pour procéder à de nouvelles inhumations et les corps qui n'étaient pas complètement consommés, les fossoyeurs les déchiquetaient et les brûlaient avec les débris des bières. Tout ceci ne faisait qu'augmenter l'infection environnante. Ce cimetière fut fermé en 1791 ; vendu comme bien national trois ans après et démoli dans les deux années suivantes. On construisit des immeubles sur le terrain avant même qu'on ait pu enlever la totalité des corps. Ce qui signifie que dans les fondations de ces immeubles, on peut supposer qu'il se trouve des ossements de cette époque ! Au cours de travaux effectués en 1898 dans la rue de l'Hôtel-Saint-Paul, on retrouva trace de trois de ces charniers.

Parmi les personnalités enterrés ici, on peut nommer : en premier lieu, Rabelais, mort en 1553, à l'âge de 58 ans rue des Jardins Saint-Paul, voir plaque ; trois des mignons d'Henri III ; Jean Nicot ; Marion Delorme, en 1650 à 37 ans, François Mansart, mort en 1666, à 68 ans, l'"Homme au Masque de fer", mort en 1703 et l'architecte Jules Hardouin-Mansart, mort en 1708, à 62 ans.

Dans l'église, on enterra la fille de l'Amiral de Coligny, de religion catholique, en 1673. Le corps de Descartes que l'on ramena de Stockholm en 1667 séjourna ici provisoirement avant d 'être transporté à Sainte-Geneviève. Le coeur et les entrailles de madame de Coulanges, la mère de madame de Sévigné furent déposés ici, le corps étant déposé au couvent de la Visitation de la rue Saint-Antoine.

Au n° 31 : L'immeuble est percé d'une entrée voûtée donnant accès à la petite rue Éginhard.

Au n° 33 : Curiosité : une vieille maison avec une seule fenêtre par étage.

Au n° 36 et 38 : Emplacement de La prison Saint-Éloi. Cette prison était destinée aux habitants de sa juridiction. Elle est sans histoire, excepté à l'événement du 1er juin 1418 lorsque les Bourguignons massacrèrent tous les Armagnacs. Elle fut démolie en 1792. Le Comité de salut public estimant qu'il était préférable de récupérer tout le salpêtre que détenait ses "antiques murailles" pour fabriquer des munitions. Aujourd'hui, immeubles neufs.

Au n° 43 : Passage Saint-Paul conduit à une petite entrée dans l'église Saint-Paul-Saint-Louis.

 

     - Est-ce que tu m'autorises, mon neveu, à dire haut et fort que la semaine prochaine nous terminerons le quartier de la Bastille ?

- Nous avons encore deux ou trois rues à visiter et aussi le "Village Saint-Paul" à étudier, oui, je pense qu'on peut le dire,  mon oncle ! ...

     - Alors à la prochaine balade parisienne !

 

 

Sources : En plus de mes travaux personnels, de compilation et de repérage des lieux,  j’ai utilisé les ouvrages suivants : "Dictionnaire historique des rues de Paris " de  Jacques Hillairet. "Le XIe et IVe arrondissement". Collection Paris en 80 quartiers. Mairie de Paris.

Michel Ostertag