Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Vingt-deuxième balade
Autour de la Bastille

par Michel Ostertag

SOMMAIRE DES BALADES

  

Autour de la Bastille

 7e partie

Entre rue des Tournelles et bld Beaumarchais         

- Bonjour, mon neveu ! Voilà bien longtemps que nous n'avions pas fait une balade ensemble et cela commençait à me manquer !

- Oh oui, bien sûr ! Moi de même. La vie devenait subitement fade...mais avant toute chose, bonne année, mon oncle ! Que nous gardions la forme pour nos balades parisiennes le plus longtemps possible, c'est le voeu que je forme en premier...

- Bonne année, mon neveu, nous ferons revivre l'histoire de notre capitale de la façon la plus vivante qui soit, je te le promet ! Pour cette nouvelle balade et malgré le mauvais temps qui sévit sur Paris, je t'invite aujourd'hui à découvrir la rue des Tournelles et le côté impair du boulevard Beaumarchais. Nous ferons ainsi une boucle qui nous ramènera ici.

Empruntons la rue de la Bastille, rue de la brasserie Bofinger, maison fondée en 1864 sur l'emplacement de la porte Saint-Antoine... En effet, du n° 1 au n° 7 était située la porte Saint-Antoine. C'était une porte fortifiée qui avait été dressée en l'honneur de l'entrée de Charles-Quint à Paris. Elle servit également à Henri III, à l'époque où il était roi de Pologne avant d'hériter du trône de France. L'architecte Blondel la remplaça par une autre richement décorée. Elle fut démolie en 1778 pour des raisons de gêne à la circulation (déjà !). On peut voir des vestiges de ce monument dans les jardins de Cluny à Paris. Cette rue de la Bastille est très courte car elle ne mesure que 80 mètres de long.

 Sur notre droite, on aperçoit la rue Jean Beausire, cette rue date du XIVe siècle, elle doit son nom à une famille de notables. Jean Beausire était contrôleur général des bâtiments de la ville (1658-1743). On l'appela pendant un moment rue du Rempart, car elle suivait le rempart de Charles V.

Nous voici maintenant Rue des Tournelles. Au n° 17 se trouvait anciennement l'entrée secondaire de l'hôtel Rohan-Guéménée situé au n° 6 de la place des Vosges.

- La place des Vosges, nous l'étudierons une prochaine fois et crois-moi que nous aurons une quantité impressionnante de choses à raconter.

 Au n° 21 bis, c'est une synagogue construite, de 1861 à 1863. Cette synagogue fut incendiée en 1871, mais fut restaurée quatre ans après. La façade est en pierres de taille. On doit à Gustave Eiffel, l'ossature intérieure en fer. C'est, à Paris, le plus beau temple que possède le culte israélite (culte sépharade) après celui de la rue de la Victoire et il est clair que l'architecte s'est inspiré du style de cette synagogue pour dessiner celle de la rue des Tournelles.

Au n° 28 :  Hôtel de Sagonne. Les communs (qui se trouvent côté rue) sont composés  d'un rez-de-chaussée avec entresol, de deux étages et de trois mansardes. Cet ensemble masque la cour d'honneur sur laquelle donne la façade Ouest de l'hôtel avec un  rez-de-chaussée, une large porte avec un balcon à balustres en pierre supporté par deux colonnes doriques, deux étages et trois mansardes en pierre à fronton triangulaire. La façade orientale se trouve au fond d'un jardin dont la grille de l'entrée est située au n° 23 du boulevard Beaumarchais ; cette façade est décorée, au rez-de-chaussée, de quatre groupes de deux colonnes jumelées qui, construites postérieurement, masquent les consoles en ferronnerie qui, avant elles, supportaient le balcon. Elle présente deux étages ; deux des six fenêtres du deuxième sont à balcon et à fronton triangulaire ; cinq mansardes en pierre, à fronton également triangulaire, dominent le tout. Hôtel et jardin sont classés.

Cet hôtel a été construit, entre 1674 et 1685, par Jules Hardouin-Mansart, comte de Sagonne, pour lui-même. Il était le petit-neveu par alliance (ou fils naturel) de François Mansart et aussi son élève. Il avait acquis la terre de Sagonne érigée par Louis XIV en comté. Il mourut en 1708, à l'âge de 62 ans au château de Marly d'une façon si subite qu'on le crut empoisonné, mais comme sa vie n'était pas un exemple de sagesse, on dit de lui que sa mort était due à  "des exercices qui ne convenaient, ni à son âge, ni à un homme sage et réglé..." De plus, des doutes avaient été émis sur ses réelles qualités d'architecte, au point que Saint-Simon a osé écrire "que brillant courtisan, il avait usurpé sa réputation et qu'en fait il ne faisait que signer les plans établis par un architecte nommé Lassurance".

     À sa mort, l'hôtel est passé à son fils aîné Jacques, "un débauché qui ne savait et faisait rien et qui, pour vivre à l'abri de ses créanciers, se fit gendarme". Il épousa alors une des filles du riche Samuel Bernard et une fois veuf, il se remaria avec sa maîtresse  qui était une ancienne boutiquière. Il mourut en 1762 à 92 ans. L'hôtel revint à son second fils, Mansart de Sagonne, architecte de l'église Saint-Louis de Versailles qui le vendit, en 1767, à l'épouse de Philippe de Noailles qui, par la suite, devint dame d'honneur de la reine de France Marie Lecszunska, puis de la dauphine Marie-Antoinette qui lui donna le surnom de Madame l'Étiquette. Elle et son mari furent décapités en juin 1794. L'intérieur de cet hôtel fut décoré par Le Brun, Mignard et Coypel.

Au n° 32 : Une curiosité architecturale : une fenêtre par étage !

Au n° 36 : Maison de 1642, construite pour Louis du Baille, procureur au Châtelet. Ses héritiers la louèrent à Ninon de Lenclos, en 1644, maison qu'elle acheta ensuite, en 1684.

De son vrai nom Anne de Lenclos, elle était née à Paris en 1620, fille d'un gentilhomme de Touraine. Dès l'âge de 17 ans elle se livra à la galanterie. Elle fut la maîtresse du Grand Condé et de plusieurs autres grands seigneurs comme le duc d'Estrées. Dans la seconde partie de sa vie, elle ouvrit un salon littéraire qui eut du succès et fut fréquenté par Molière qui y lut son ouvrage Tartuffe. Elle mourut dans cette maison en 1705, à l'âge de 85 ans. Elle était belle, cultivée ; de moeurs libres, toutefois  elle était appréciée de Madame de Maintenon. Elle accueillit le jeune Voltaire à qui elle légua par testament une somme importante afin qu'il puisse acquérir des ouvrages de lecture. On considère que son action a tendu un lien entre le courant sceptique du XVIIe siècle et le mouvement philosophique du XVIIIe siècle, ce qui n'est pas un mince compliment.

Au n° 56 : Maison ayant appartenu, en 1684, à l'architecte Jacques Gabriel, grand-père de l'architecte de la place de la Concorde. Certains historiens prétendent que c'est cette maison qui est la maison mortuaire de Ninon de Lenclos et non au n°36.

Au n° 58 : Maison ayant appartenu au XVIIIe siècle, à Proustot de Mont-Louis ; Merlin de Thionville (1762-1833) y mourut en 1833, à 71 ans. Une plaque explique. "Merlin de Thionville. Député à l'Assemblée législative, à la Convention, au Conseil des 500, représentant aux Armées, est mort ici le 14 septembre 1833".

- Sur notre gauche, prenons la  Rue des Minimes. Elle forme un quadrilatère avec les rues du Bearn et la rue Saint-Gilles, quadrilatère très intéressant à étudier, car il occupe l'emplacement de l'ancien couvent des Minimes, aujourd'hui une gendarmerie. Un mot sur cette rue des Minimes : elle date de la création de la place des Vosges en 1607. Elle doit son nom au fait qu'elle longeait le couvent des Minimes. Le long de la gendarmerie, sur une immense façade, en pierres et briques rouges, sont placées deux oriflammes à chaque extrémités, ce qui offre un effet architectural de grande qualité.

-  Sur notre droite et perpendiculairement à la rue des Minimes, formant comme la barre d'un H, voici la Rue du Béarn. Une partie de cette rue date également de la création de la place des Vosges. Cette rue est une des plus courtes de Paris, 181 mètres. Le nom de la rue a été donné en hommage au créateur de la place des Vosges, le roi Henri IV surnommé "Le Béarnais".

Au n° 12 : Le couvent des Minimes. Ce couvent appartenait à un ordre de Franciscains institué en 1435 par saint François de Paule. Ce saint était un ascète italien du XVe siècle. Il créa l'ordre des Frères Minimes voué au carême perpétuel. C'est Louis XI, malade, qui le fit venir en France dans l'espoir qu'il le guérirait... Après la mort du roi, il resta en France et fonda les couvents d'Amboise et de Montils-les-Tours. Il mourut à 91 ans. (Comme quoi, l'ascétisme...hein ! (Il fut canonisé en 1519).

Ce couvent avec ses jardins recouvraient les trois-quarts du quadrilatère formé de la rue des Minimes, des Tournelles, Saint-Gilles et de Turenne. La  rue de Béarn séparait les bâtiments des jardins.

Dans sa chapelle, dédiée le 29 août 1679 à saint François de Paule furent inhumés le surintendant des bâtiments du roi Édouard Colbert de La Villacerf dont le tombeau fut  sculpté par Coustou ; Diane de France, fille naturelle d'Henri II, décédée en 1619 ; son légataire Charles de Valois, duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX et presque tous les membres de la famille de celui-ci.

Le couvent comportait un cloître - qui disparut en 1912 - un réfectoire et une bibliothèque de 20 000 volumes imprimés en manuscrits. En 1790, il fut fermé et en 1798, il devint propriété nationale et finalement vendu. Un fois racheté par l'État, la première idée fut de rattacher ces bâtiments au lycée Charlemagne, mais ce projet ne fut pas retenu et, en 1823, ces bâtiments furent affectés à une caserne de gendarmerie (qui fut reconstruite en 1925). Sa façade comporte des vestiges de l'ancienne chapelle des Minimes et à l'intérieur une rampe d'escalier du XVIIe siècle est classées.

- Au bout de la rue du Béarn, fermant le carré, la Rue Saint-Gilles (son nom vient de la statue du saint placée à l'extrémité Est de la rue, statue qui n'existe plus). Au n° 12 et 14 : Emplacement de l'hôtel de Venise, résidence, en 1652, de l'ambassadeur de la République de Venise. Cet hôtel a été démoli en 1903. Curieuse porte, entrée à bornes.

Au n° 12 : Pavillon du XVIIIe siècle. Ce pavillon faisait partie de l'hôtel précédent. L'architecte Delisle-Mansart, l'acheta pour le transformer. Sa façade située au fond de la cour est classée. Mascarons, sculptures, boiseries. La porte d'entrée semble avoir été brûlée.

     Au n° 10, ce fut une maison louée en 1782 par la comtesse de La Motte, l'héroïne de "l'affaire du collier". Elle habita cette demeure jusqu'à la fin de son procès.

- Nous voici revenus rue des Tournelles, finissons cette rue en allant sur notre gauche vers le n° 47 qui nous parle de Raoul Stephan avec une plaque indiquant : "Raoul Stephan, romancier et historien a vécu dans cette maison de 1936 à sa mort le 28 mars 1965."

Stephan, en sa qualité d'historien, était un spécialiste du protestantisme français.

Au n°  84, remarque ce très joli dessus de porte sculpté. La fin de cette rue est à angle droit, ce qui lui donne un curieux effet.

-Nous voici sur  le boulevard Beaumarchais ; remontons celui-ci, sur notre gauche, jusqu'à la rue Saint-Claude, au n° 1. Comme souvent à Paris le nom de cette rue lui a été donné par une statue du saint appliquée sur la façade d'une des maisons. À l'angle de cette rue et du boulevard Beaumarchais : l'Hôtel de Cagliostro. À l'origine, c'est le marquis de Bouthillier, comte de Chavigny, capitaine des vaisseaux du roi qui fit bâtir cet hôtel en 1719. À sa mort, l'hôtel devint la propriété de sa fille, la marquise d'Orvillé.

- A l'heure actuelle cette demeure garde toujours un cachet extraordinaire. Une étude notariale occupe les lieux.

Le 30 janvier 1785, la marquise le loua au comte Alexandre de Cagliostro (1743-1795). Après avoir parcouru l'Europe au nom d'une loge maçonnique mystique, il connut à Paris un immense succès pour ses talents de guérisseur et sa pratique des sciences occultes. Il prétendait changer tout métal en or, le chanvre en soie...De plus, il affirmait qu'il avait connu le roi François Ier et surtout qu'il guérissait les malades. Le cardinal de Rohan fut un de ses premiers admirateurs, il faut dire que Cagliostro le guérit de l'asthme. De plus, il lui offrit un diamant qu'il avait fabriqué devant lui et dont l'estimation qui en avait été faite était de 25000 livres. Le cardinal lui demanda, l'année suivante de venir au chevet du  maréchal de Soubise qui souffrait d'un commencement de gangrène. Son arrivée à Paris fut des plus "médiatique" dirions nous aujourd'hui, il fit distribuer par des colporteurs son portrait aux parisiens, ainsi il attira dans son salon une foule considérable; on dit que son salon ne désemplissait pas de 5 heures du matin à minuit. Ses remèdes étaient composés de tisanes, de bains, de gouttes dont lui seul connaissait la composition.

Comme on savait qu'il était étroitement lié au cardinal de Rohan - compromis dans l'affaire du Collier de la Reine -  il comparut au tribunal  en 1786 et fut acquitté. Le soir de son acquittement, son retour ici même fut un véritable triomphe : dix mille personne l'attendaient avec des fleurs. Des sérénades furent chantées, des vers déclamés, mais le lendemain, on lui signifia de quitter la France. Une fois retourné en Italie, il y fut condamné à mort pour cause de franc-maçonnerie. En 1791, sa peine fut commuée en détention perpétuelle. Il mourut quatre ans après.

Son vrai nom était Joseph Balsamo. Il vécut d'escroqueries, il exerça ses coupables activités en usurpant de faux testaments. À 27 ans il épousa une jeune romaine de 16 ans, très belle et assez riche, fille d'un fondeur de métaux. Il dilapida sa dot en voyages à-travers l'Europe. Son hôtel rue St-Claude reçut des personnes du monde de la finance, de l'épée et de la robe comme le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, le marquis de Miromesnil, garde des Sceaux, le marquis de Ségur et le cardinal de Rohan qui venait ici trois ou quatre fois par semaine. Une fois au courant de l'affaire du collier de la reine, Cagliostro se montra des plus perspicaces et incita le cardinal à aller au plus vite tout avouer auprès du roi de France, mais malheureusement pour lui il ne suivit pas ses conseils et le cardinal eut à répondre de ses actes devant la justice.

Sous le balcon de la cour, située face à l'entrée, de cette époque date un dragon vert, brun et or symbole de la magie.

Reprenons le boulevard Beaumarchais jusqu'à la place de la Bastille, cette fois côté impair.

Au n° 87 : Emplacement d'une maison dont le général Drouot (1774-1847) habita le premier étage.

Au n° 75 : Curieux trompe l'oeil en plâtre travaillé.

Au n° 69 : Superbe façade avec balcons et colonnes.

Au n° 67 : Porte d'entrée avec tête de sanglier.

Au n° 63 : Charles Nodier (1780-1844) habita une maison située à l'angle du boulevard et de la rue Saint-Gilles. Nous l'avions évoqué lors de la 15e balade au sujet de la bibliothèque de l'Arsenal dont il fut le directeur. De cette bibliothèque, il fit un salon littéraire qui devint le centre culturel le plus important de Paris et le plus fervent défenseur du mouvement romantique.

Au n° 21/23, nous retrouvons la grille d'entrée de l'Hôtel de Sagonne que nous avons vue rue des Tournelles au n° 28. Hôtel construit par Mansart pour lui-même. Cet hôtel a été entièrement restauré et vendu par appartement, il y a quelques années. Et pour finir, nous retrouvons la fin de la rue Jean Beausire et allons de ce pas voir la façade du n° 19,  une pure merveille d'élégance et de rigueur classique...admirable ! La porte d'entrée est un vrai bijou, tu ne trouve pas ? Quel travail d'ébénisterie ! Voilà un endroit où j'aimerais habiter...

- Tu as bon goût, mon oncle !

- La prochaine fois, nous irons nous promener du côté de la place des Vosges et je voudrais que nous nous partagions le travail, à toi les numéros pairs et à moi les numéros impairs...qu'en penses-tu ? À moins que tu préfères les numéros impairs !

 - Pas de problème, mon oncle, va pour les numéros pairs.

Sources : En plus de mes travaux personnels, de compilation et de repérage des lieux,  j’ai utilisé les ouvrages suivants : "Dictionnaire historique des rues de Paris " de  Jacques Hillairet. "Le IVe arrondissement". Collection Paris en 80 quartiers. Mairie de Paris.