Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Vingt et unième balade

Autour de la Bastille

par Michel Ostertag

SOMMAIRE DES BALADES

 

6e partie
Entre bld Beaumarchais,
bld des Filles-du-Calvaire,
rue Oberkampf, bld Richard-Lenoir et bld Voltaire

 

-Bonjour, mon oncle. Comme tu vois, même les vacances ne m'ont pas fait oublier mes chères balades...

-Eh, bien, mon neveu, je suis ravi de tes bonnes dispositions, car, vois-tu ces rendez-vous en ta compagnie m'ont beaucoup manqué et si tu veux bien

commençons notre nouvelle balade par le Boulevard Beaumarchais. Dès l'origine, ce boulevard fut un lieu de promenade agréable avec ses grands arbres de chaque côté... Pierre Augustin Caron de Beaumarchais était né en 1732 et décédé en 1799. Aventurier et libertin, célèbre pour ses spéculations et ses procès. Auteur du Barbier de Séville (1775)  et du Mariage de Figaro (1784), pièces dans lesquelles il développe un sens critique de la société française d'une grande hardiesse tout en gardant  un esprit étincelant, spirituel et désinvolte soutenu par un mouvement empli de gaîté qui fit sa gloire. Voici ce que disent à peu près toutes les encyclopédies du monde.

Ce boulevard occupe l'emplacement de l'enceinte Charles V.  Jusqu'en 1831, il s'appelait boulevard Saint-Antoine, ce qui était légitime puisqu'il aboutissait à la porte du même nom. Ensuite, on lui donna le nom de Beaumarchais en hommage au personnage célèbre et en référence à son hôtel particulier situé dans le quartier.

Tout au long de ce boulevard ainsi que celui des Filles du Calvaire, il faudra s'arrêter pratiquement devant chaque entrée d'immeuble pour admirer la décoration des portes cochères tu verras....       

Du n° 2 au n° 20, c'était la propriété de Beaumarchais. Il acheta à la Ville de Paris, en 1787, soit deux ans avant la Révolution Française, une grande propriété de 4 000 mètres carrés, située entre ces numéros, la rue du Pasteur-Wagner et le boulevard Richard-Lenoir. L'architecte Le Moine lui construisit (emplacement du n° 2) une maison à l'italienne pour laquelle il dépensa 1 663 000 francs ; il y mourut le 19 mai 1799, à 67 ans, d'une apoplexie. L'entrée du jardin se trouvait sur le boulevard. Ce jardin était garni de statues, dont celle de Voltaire, de grottes, de rocailles, de bosquets et d'un labyrinthe;  on y lisait une inscription :  Ce petit jardin fut planté L'an premier de la Liberté.  En 1818, la Ville racheta cette propriété aux héritiers de Beaumarchais, contre 508 300  francs, et elle fut démolie pour faciliter l'ouverture du canal Saint-Martin. Sur le terrain restant, la Ville construisit un grenier à sel ayant une entrée sur la rue Amelot. 

- Ce qui est curieux, c'est qu'il ait acheté ce terrain aux pieds de la forteresse de la Bastille...On imagine le décor avec ces hautes tours juste devant ses fenêtres...

- Oui, c'est vrai, mon neveu ! À  sa place, j'aurais choisi un autre endroit, mais il avait peut-être ses raisons que nous ignorons...

Au n° 10 : Emplacement du Concert Pacra. L'originalité de ce lieu de spectacle était sa scène circulaire. À l'origine, c'était une modeste salle de bal et en 1875, elle s'appelait "Le Grand Concert de l'Époque". Aristide Bruant en a été la vedette et devint même directeur de la salle. En 1905, Ernest Pacra (1852-1925) en prend la direction et donne son nom au théâtre. À sa mort, c'est sa femme qui continuera son oeuvre. En 1962, Pierre Guérin qui était directeur de Bobino prend la suite et en fait "Le Théâtre du Marais". En mai 1968, le lieu devient le quartier général des artistes de variétés manifestant dans des mouvements de revendications. À l'été 1972, il est démoli et remplacé par un immeuble d'habitation. Les artistes comme Aznavour, Brassens, Barbara, Patachou, Georges Ulmer, Dassary s'y sont produits.

Un peu plus loin sur le boulevard, la Rue Clotilde de Vaux, avec une stèle en marbre surmontée  d'un buste de Clotilde de Vaux (1815-1846), née Marie de Ficquelmont, inspiratrice et collaboratrice de Auguste Comte dans la fondation de la "Religion de l'humanité". Photo.

       Au n° 36: On peut voir de très beaux médaillons au-dessus des balcons.

Au n° 40 : Café à l'enseigne "L'éléphant" dont la salle est décorée de têtes d'éléphants en ronde bosse, souvenir de l'éléphant du Cirque d'hiver qui, une nuit de 1912, pénétra dans cet établissement, où il brisa tout. Il faut savoir que le Cirque d'Hiver est à 25 ou 30 numéros du café de l'Éléphant, donc pas très loin.

Au n° 74, à l'angle du boulevard Beaumarchais et de la rue Scarron, deux immeubles d'angle se font face et offrent une série d'oeils-de-boeuf disposés verticalement du meilleur effet.

Dans l'exact prolongement de ce boulevard se trouve le boulevard des Filles-du-Calvaire. Il tire son nom du couvent des Filles du Calvaire qui était à l'époque situé rue de Turenne. Il avait été créé par le Père Joseph en 1617. (Le père Joseph était appelé "L'éminence grise "du cardinal de Richelieu). Bien sûr, à la Révolution, ce couvent fut fermé. On en reparlera plus longuement quand nous serons rue de Turenne.

Rue Oberkampf

-C'est l'inventeur de la toile de Jouy, n'est-ce pas ?

-Vrai, mon neveu, il était d'origine allemande. Christophe Philippe Oberkampf. Son père était teinturier et c'est avec lui qu'il apprit son métier. À vingt ans, il est installé à Paris et ensuite à Jouy-en-Josas. Sa technologie d'impression des tissus le fait connaître dans toute l'Europe de l'époque. Le roi Louis XVI l'anoblit, deux ans avant la Révolution. De Napoléon Ier, il reçoit, en personne, au cours d'une visite qu'il fit de ses ateliers, la croix de la Légion d'honneur. Le moment est à détailler : admiratif du travail d'Oberkampf, l'empereur décroche sa propre croix qu'il portait pour l'épingler sur la poitrine du manufacturier. Mais, à la chute de l'empire, ses usines et ateliers sont détruits par les troupes Alliées.  L'usine de Jouy et celle d'Essonnes (aujourd'hui Corbeil-Essonnes) où il avait inventé la première filature de coton subissent de graves dégâts. De chagrin, le pauvre homme en meurt, en 1815, à 77 ans. Il était né en 1738.

-Vengeance des Anglais, peut-être, car pendant le blocus continental, sa fabrication de coton à Essonnes avait pour but de compenser la pénurie de coton anglais.

-Tu vois, la guerre économique ne date pas d'aujourd'hui... Cette rue Oberkampf porte son nom depuis 1864 et, aujourd'hui, elle est devenue une rue "branchée" : de très nombreux restaurants et cafés ont ouvert ici. Ambiance jeune et insolite. Prenons sur notre droite la Rue Amelot de façon à revenir à la place de la Bastille.

Cette vieille rue est sur le parcours du fossé de l'enceinte de Louis XIII : Elle est en contrebas du boulevard Beaumarchais et malgré tous les efforts successifs des municipalités, cette différence de niveau n'a jamais pu être réellement comblée. D'où ces nombreux escaliers qui relient la rue et le boulevard Beaumarchais.

Cette rue porte le nom du ministre Amelot, secrétaire d'État au département de Paris, en 1777.Une curiosité : À l'angle de la rue Oberkampf et de la rue Amelot, derrière "Le café du centenaire", un arbre immense, est niché là... À mon avis, il doit être centenaire comme indiqué sur la devanture du café. Photo. Comment fait-il pour survivre à tant d'agressions de la vie urbaine ?

Au n° 19 : Fabrique d'automates, à l'angle de la rue du Pasteur Wagner. Dans cette rue, au n° 7 bis, Temple du Foyer de l'Âme, construit en 1907; pour l'église protestante libérale fondée par Charles Wagner. Actuellement, ce temple est rattaché à l'Église reformée.

Au n° 30 : Emplacement de l'habitation du compositeur Adolphe Adam (1803-1856), en 1848. Auteur bien oublié aujourd'hui d'oeuvres lyriques comme "Si j'étais roi", ou "Le postillon de Longjumeau", mais aussi du ballet "Giselle", ballet romantique par excellence, encore dansé aujourd'hui. Le poste de directeur de la Gaîté Lyrique qu'il occupa le ruina totalement. Ne deviens jamais directeur de théâtre, mon neveu, c'est le plus sûr moyen de finir comme lui!

Au n° 60 : Société Régifilm. Bric-à-brac original, car ici on fournit en accessoires les sociétés de productions cinématographiques. Ici, on trouve de tout, du lampadaire des années d'avant-guerre aux derniers parcmètres des trottoirs parisiens...

Au n° 84 : Portail Louis XVI et vaste cage intérieure avec un escalier en fer forgé de la fin du XVIIIe siècle.

 

Rue St-Sébastien

L'origine du nom de cette rue est venue d'une enseigne qui représentait Saint-Sébastien patron des Arquebusiers, lesquels avaient fait de ce lieu l'endroit  de leurs réunions.

Au n° 1 : Emplacement, en 1743, d'une "manufacture royale de terre d'Angleterre"

Au n° 19 : Hôtel qui peut avoir appartenu, en 1787, à Henri-François Lefèvre d'Ormesson de Noyseau, député aux états généraux, puis décapité. Porte du XVIIe siècle.

Au n° 33 : Vantaux de l'époque de Louis XVI.

Au n° 50 : Hôtel Empire. Porte, ferronneries, statues dans des niches sur cour parfaitement conservées. Photo.Impasse des Primevères : Avant 1873, cette voie s'appelait ruelle des Lilas. Elle était bordée de jardins...Comme les temps changent ! Aujourd'hui, la rue a été rebaptisée rue Gaby Sylvia, du nom de la comédienne (1920-1980).

-Nous voici revenus Place de la Bastille. Il y eut toute une série de tentatives, à la suite de la démolition de la forteresse pour occuper l'emplacement. En 1793, une fontaine fut érigée, on la baptisa fontaine de la Régénération, rien de moins ! Elle représentait la  déesse Isis assise sur un socle élevé, elle avait une dimension colossale et de l'eau jaillissait de ses mamelles.

-Bonjour le bon goût, mon oncle !

-En 1808, pour fêter le quatrième anniversaire du sacre de Napoléon Ier, le 2 décembre, on  posa la première pierre d'une seconde fontaine. L'arrivée à Paris de l'eau de l'Ourcq donna l'occasion d'une célébration toute particulière pour cette nouvelle fontaine. Cette eau coulait sous la place même dans un canal souterrain. On donna à cet édifice la forme d'un éléphant géant. L'idée fit son chemin, car, en décembre 1810, on décida qu'elle serait coulée avec les bronzes de canons pris aux Espagnols. L'eau devant jaillir de la trompe de l'animal. Le premier architecte étant mort, un second fut appelé qui s'occupa de bâtir le soubassement qu'il plaça au milieu de la place, juste au-dessus du canal. Il érigea à-côté, à l'endroit de l'ancienne gare de Vincennes, une maquette en bois et plâtre aux dimensions réelles qu'aurait l'éléphant, c'est-à-dire 15 m de haut hors la tour et 24 m avec la tour et 16 m de longueur. Il pensa à un escalier à vis situé dans une patte et pour couronner le tout il imagina une plate-forme d'observation. Petit à petit, le projet fut abandonné, mais la maquette resta en place jusqu'en 1847. En très mauvais état, elle devint rapidement un repaire à rats, ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir tout au long de ces années un vrai succès de curiosité de la part du public parisien. Elle fut vendue pour la somme de 3 800 francs. On ne sait ce qu'elle devint.

À ce sujet, il me revient à l'esprit l'épisode des Misérables de Victor Hugo où Gavroche logeait dans l'éléphant qui était installé ici même.

-Remontons à présent le Boulevard Richard-Lenoir (côté impairs) jusqu'au boulevard Voltaire.

Au n° 57 : Cet immeuble se différencie des autres constructions du quartier par son portique inspiré de l'hôtel de Beaumarchais. Il date des années 1830, juste après la destruction de son hôtel. Admirons les six colonnes corinthiennes qui nous offrent un fantastique décor.

Un peu plus loin, au n° 61 : C'est un foyer pour personnes âgées, commandé par l'Habitat social Français. On a conservé de l'ancien bâtiment le fronton que les architectes Bernard Bourgade et Michel Londinsky ont su intégrer dans leur conception de 1984. Le revêtement mural est en bichromie du meilleur effet. C'est une belle réussite.

Nous voici maintenant arrivés au boulevard Voltaire. Au n° 50, cachée par les arbres, c'est l'ancienne salle du café-concert Ba-ta-clan construite en 1864 par l'architecte Duval dans le style d'une pagode chinoise et inaugurée le 3 février 1865. Photo. Elle tenait son nom de celui d'une opérette créée, en 1855, au théâtre des Bouffes-Parisiens. La salle a été refaite en 1909. Un conseil : Il faut traverser le boulevard et prendre du recul pour bien mesurer l'importance du bâtiment d'origine.

-Je ne vois qu'une chose à faire, mon cher neveu, c'est de prendre un verre à la terrasse de ce café et nous reposer le temps qu'il faut ! Et puis aussi me raconter quels sont tes futurs programmes d'études pour cette année, nous sommes en septembre, et les portes de la fac ne vont pas tarder à s'ouvrir, n'est-ce pas ? Dis-moi, un peu, mon cher neveu quel est ton programme d'études cette année...

Sources : En plus de mes travaux personnels, de compilation et de repérage des lieux,  j’ai utilisé les ouvrages suivants : "Dictionnaire historique des rues de Paris " de  Jacques Hillairet. "Le XIe arrondissement". Collection Paris en 80 quartiers. Mairie de Paris.

Michel Ostertag

 
                                                                                  

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