Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Vingtième balade

Autour de la Bastille

par Michel Ostertag

SOMMAIRE DES BALADES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5e partie

Entre bld Richard-Lenoir, rue de la Roquette et bld Voltaire

 

 

-Mon neveu, avant de commencer cette nouvelle balade, reprenons, si tu le veux, notre étude sur la forteresse de la Bastille.

-Tout à fait d'accord, le sujet est quasi-inépuisable...

-Parlons de suite de Latude, car le personnage mérite le détour... Jean Henri dit Masers de Latude, né en 1725, mort en 1805. Fils naturel d'un chevalier de Saint-Louis, il vivait à Paris d'expédients et avait 24 ans quand, en 1749, lui vint l'idée saugrenue d'écrire à la marquise de Pompadour afin de lui soutirer quelque argent. Pour cela, il usa du stratagème suivant : il commença par lui envoyer un colis contenant des produits inoffensifs, envoi complètement anonyme. Conjointement à cet envoi, il adressa à la marquise une lettre où il expliquait qu'il avait entendu des gens parler entre eux disant qu'ils allaient envoyer un colis explosif à la marquise de Pompadour. Dans cette lettre explicative, Latude donne son nom et son adresse. La marquise ne put faire autrement que de le récompenser pour son dévouement à la royauté. Le problème pour Latude, c'est que quelque temps après la police découvrit son subterfuge... Il est alors arrêté et, sans être jugé, embastillé ! L'année suivante, il est transféré au donjon de Vincennes d'où il s'évade en 1750. Il est repris et mis une nouvelle fois à la Bastille d'où il s'évade en 1756, soit six ans après, grâce à un complice et à l'aide d'une échelle de corde (montrée aujourd'hui au Musée Carnavalet). Trois ans après cette évasion, Latude est repris, il est renvoyé à la Bastille. En 1764, on le met à Vincennes, il s'en échappe l'année suivante. Repris une nouvelle fois, on le remet à Vincennes et en 1775, on le transfère à Charenton. Il est libéré en 1777, mais peu après il est arrêté pour motif d'escroqueries, là, il est enfermé à Bicêtre et il faudra qu'il attende l'année 1784 pour qu'il soit définitivement libéré. La Révolution le considéra comme une victime de l'arbitraire royal et l'Assemblée lui octroya une pension. Il publiera ses Mémoires. Il avait passé trente-cinq ans de sa vie en prison, ce qui ne l'empêcha pas de mourir à l'âge de 80 ans, en 1805.

On peut citer comme autres personnages célèbres  mis en prison ici : Marmontel en 1759 ; le cardinal Louis de Rohan (de l'Affaire du Collier de la Reine), Cagliostro, la comtesse de La Motte en 1785 et le marquis de Sade qui fut envoyé dans un asile de fous le 3 juillet 1789.

       -Dis, mon Oncle, comment étaient traités les prisonniers ? La Bastille était-elle une prison sévère ?

-Non, les prisonniers étaient bien traités ; ils  pouvaient se meubler à leur guise, avoir des domestiques et recevoir des visites, on cite le cardinal de Rohan qui y donna un dîner de vingt couverts ! Des idylles s'y nouaient aussi... Cette prison coûtait très cher au budget en dépenses de toutes sortes :  traitement du gouverneur, entretien des officiers, des médecins, des chirurgiens, des aumôniers, des sages-femmes, également le linge des prisonniers coûtait de l'argent au Trésor et aussi leur nourriture trop copieuse, bien que Latude se plaignit de ce que "les poulets étaient insuffisamment lardés"... Si bien que Necker après avoir fermé le donjon de Vincennes pour raison d'économie, en 1784, c'est-à-dire cinq ans avant la Révolution, songeait à fermer la forteresse de la Bastille pour les mêmes raisons. On imagina  même d'ériger une statue de Louis XVI avec à ses pieds les débris de la prison : les verrous, les grilles, les barreaux, les chaînes, tout cela sous forme de symbole libératoire...

Concernant la poudre qu'aurait contenue la forteresse, c'est vrai qu'au moment de la prise du 14 juillet 1789, la Bastille ne servait plus de dépôt d'armes, mais elle gardait, depuis peu, 125 barils de poudre. Quant à sa garnison, placée sous le commandement de Jordan de Launay, elle  comprenait 32 Suisses et 82 invalides. Les premiers combats au matin du 14 juillet 1789 eurent lieu à l'entrée du principal pont-levis, dans la cour du Gouverneur, donc sur la chaussée aujourd'hui du boulevard Henri IV, ce qui veut dire que ces combats ne purent être vus ni de la rue du faubourg Saint-Antoine ni de la rue Saint-Antoine. Côté assiégeants il y eut 83 morts et 88 blessés ; côté des défenseurs un seul tué. Curiosité : Son nom était Fortuné !

Dans la suite des combats six ou sept gardes suisses furent massacrés. De Launay, gouverneur de la Bastille avait refusé d'obéir à la milice et au peuple et,  dit-on, avait donné l'ordre de tirer sur la délégation parlementaire qui venait le trouver, il fut massacré après la prise de la Bastille.

Dès que la forteresse fut prise on commença son pillage : archives, registres, documents de toutes sortes, manuscrits, tout fut jeté dans les fossés tandis que pendant ce temps-là, dans les rues de  Paris, on promenait joyeusement les clefs des geôles... Pendant ce temps, on avait oublié les prisonniers et c'est seulement en fin d'après-midi qu'on se souvint de leur existence. Mais comme on avait perdu les clefs il fallut défoncer les portes des geôles. On trouva sept prisonniers dont quatre faussaires, emprisonnés depuis deux ans, un fou, qui avait été mis à la Bastille sur l'insistance de sa famille jugeant qu'il y serait bien mieux traité que dans un asile psychiatrique, un comte pour inceste et un certain Tavernier qui était là depuis trente pour avoir trempé dans l'affaire Damien* sous Louis XV. Tous ces prisonniers furent libéré dans l'heure, mais les quatre faussaires furent repris le lendemain  et réincarcérés.

       Plus tard, on délivra des brevets aux "vainqueurs de la Bastille". On délivra 863 brevets. Il est à noter que seulement 200 furent attribués à des parisiens.

       On ordonna aussitôt la démolition de l'édifice. Par adjudication, le citoyen Palloy obtint le marché. Des ouvriers au nombre de 800 (payés 45 sous par jour) se mirent au travail dans une liesse générale au point que Latude en personne servit de guide. Le chantier devint très vite un but de promenade : Mirabeau lui-même, Beau marchais vinrent contempler le chantier. Au début d'octobre, il ne restait des hautes tours qu'un mur de 50 cm de haut ! Un nombre considérable de pierres furent utilisées à la construction du pont de la Concorde. Palloy eut une belle idée qui consistait à fabriquer, à l'aide des pierres de la forteresse, des petites Bastilles qu'il fit envoyer au 83 départements français, à raison d'une pièce par département. Pour "y perpétuer l'horreur du despotisme".

       Concernant la guillotine, elle fut dressée  sur la place de la Bastille le 9 juin 1794, mais elle ne put y rester que trois jours car les habitants du quartier protestèrent avec vigueur contre sa présence et elle fut démontée pour être installée place de la Nation qui s'appelait à l'époque  place du Trône-Renversé. On dénombra ici 73 victimes, lesquelles furent inhumés au cimetière Sainte-Marguerite.

       La prochaine fois, je parlerai de l'éléphant qu'on y installa et qui  inspira Hugo pour son roman Les Misérables.

       -Assez parlé de la Bastille... Commençons la balade d'aujourd'hui par le Boulevard Richard-Lenoir.

Depuis 1869, ce boulevard recouvre une partie du canal Saint-Martin. On donna à cette voie le nom du manufacturier François Richard (1765-1839), dit Richard-Lenoir par adjonction du nom de son associé Lenoir Dufresne. Les premiers numéros impairs de ce boulevard recouvrent une partie de l'emplacement de la propriété de Beaumarchais.

Pour parler de l'activité de Richard et de Lenoir il faut dire deux mots du basin...

-Du quoi ? !

-Du basin ! Le basin est une étoffe croisée dont la chaîne est de fil et la trame de coton. Cette invention fit la fortune des deux manufacturiers.

Le boulevard a eu ses lettres de noblesse en littérature, quand Georges Simenon y logea son héro Jules Maigret.

Le mail Richard-Lenoir aujourd'hui : Récemment, deux architectes, un spécialiste en urbanisme et un autre en paysage ont redessiné l'esplanade qui recouvre le canal Saint-Martin en créant un espace agrémenté par des fontaines en marbre de Carrare lesquelles sont animées par des  jets d'eau dans une création de Jean-Max Llorca. Pour donner un aspect "bord de l'eau", des occuli permettent d'apercevoir les eaux du canal qui coulent en contrebas. L'ombre est donnée par les plantations de  sophoras et de platanes tout le long du terre-plein central bitumé et agréable à la marche.

       À l'angle du boulevard Richar-Lenoir et de la rue Sedaine, un très bel immeuble attire nos regards. Il est orné d'une plaque à la gloire de l'auteur dramatique Michel Sedaine.

-Qui était ce Sedaine ?

-Il était né en 1719, mort en 1797. Il s'est essayé à différentes formes d'expressions, telles que la chanson, le vaudeville, le drame historique mais qui ne lui valurent qu'un succès médiocre. Seuls les livrets d'opéras comiques et un drame Le Philosophe sans le savoir (1765) lui donnèrent une réputation qui le conduisit à l'Académie française en 1786. Cette pièce en cinq actes et en prose est tenue pour être  le chef d'oeuvre de la "comédie sérieuse" au XVIIIe siècle. On lui

prête l'adage "Qui perd gagne"     

-Ah ! pas mal, je ne savais pas...

 

Au n° 53 bis : Admirons le balcon et les balustrades qui ornent cet immeuble ainsi que le blason, tout en haut avec les lettres S et M croisées.

 

Rue du Chemin Vert 

En 1650, la rue existait déjà sous le nom de Rue Verte. Ce nom lui avait été donné à cause des marais et des herbages sur lesquels elle avait été ouverte. On cite l'anecdote suivante : Un jour que Jean-Jacques Rousseau revenait d'une promenade sur les hauteurs de Ménilmontant où il était allé herboriser, il fut renversé par un gros chien de race danoise  qui appartenait à M. Le Pelletier de Saint-Fargeau. Relevé commotionné, il fut transporté dans une petite maison de cette rue à un lieu-dit "la Haute Borne".

Au n° 20  : Ancien dépôt de la Compagnie des Petites-Voitures.

Au n° 31 : Emplacement de l'ancien dépôt de la Compagnie générale des Omnibus.

Rue Popincourt

L'origine du nom de cette rue est due à Jean de Popincourt qui avait fait construire ici même dans les années 1400 une maison de plaisance à l'emplacement de l'église Saint-Ambroise, rue Voltaire.

Au n° 2 : Ici mourut Vidocq.

C'était un policier né à Arras en 1775 et mort à Bruxelles en 1857, à l'âge de 82 ans. Condamné pour faux à huit ans de travaux forcés à Brest, il réussit à s'évader trois fois. En 1809, il devint chef d'une brigade de sûreté recrutée parmi les forçats libérés mais démissionna en 1827 pour fonder une fabrique de papier. Son entreprise ayant périclité, il revint dans la police en 1832 mais fut renvoyé pour avoir préparé un vol. Ses Mémoires, publiées en 1828, sont de  remarquables témoignages sur les moeurs criminelles de l'époque et sur la langue argotique. Toutefois, il faut savoir que ce livre n'a pas été écrit par lui ! Vidocq a inspiré Balzac pour le personnage de Vautrin dans  Splendeurs et Misères des courtisanes. À la télévision une série célèbre ou Claude Brasseur incarnait le célèbre forçat-policier.

Dans cette rue, Josserand, (du Guignol lyonnais), ouvrit ici, en 1866, un théâtre de marionnettes.

-Comme tu peux t'en rendre compte, cette rue est vouée exclusivement à la confection en gros avec de nombreux ateliers dissimulés au fond des impasses avec tout ce que cela implique comme désagrément. Tu peux lire au n° 32, ce qui est écrit sur la grille d'entrée concernant le  drame de la concierge de cette impasse qui a été écrasée par une voiture de livraison roulant à vive allure en marche arrière... les nuisances sont partout y compris sur les trottoirs par le passages des engins à deux roues se faufilant entre les piétons...

Rue du Commandant Lamy

Nous l'avons vue au cours de la balade dernière.

Au n° 4 : Église Notre-Dame d'Espérance construite en 1928-1930. La façade sculptée par Gabriel Dufrasne symbolise le travail du bois.

Boulevard Voltaire          

       -Un mot sur l'origine de ce boulevard que nous étudierons plus en détails au cours d'une prochaine balade. Ce boulevard a été ouvert en 1857 sous le nom de Prince-Eugène. Il prit son nom actuel en 1870. Ce boulevard est une création d'Haussmann pour des raisons de stratégie et de lutte anti-révolutionnaire. C'est l'empereur Napoléon III et l'impératrice Eugénie qui, le 7 décembre 1862 l'inaugurèrent. Pour cette occasion, on édifia un arc de triomphe entre les deux colonnes Saint-Louis et Philippe-Auguste de la place de la Nation. Cet arc de triomphe avait été bâti en bois et en stuc dans une imitation de l'arc de triomphe du Carrousel. Il était dédié à Napoléon III et à ses armées victorieuses en Italie et en Crimée.

 

       -Nous consacrerons la prochaine balade au quartier situé de l'autre côté du boulevard Richard-Lenoir le long des boulevards Beaumarchais et Filles-du-Calvaire jusqu'à la rue Oberkampf en direction du Cirque d'Hiver.

 

* Damien, Robert, François : Né en 1715, mort en 1757. Il fut d'abord soldat puis domestique. Il frappa Louis XV d'un inoffensif coup de canif pour l'avertir de mieux songer à ses devoirs. Il fut écartelé en place de Grève ou Place de l'Hôtel-de-Ville aujourd'hui.

 

Sources :

En plus de mes travaux personnels, de compilation et de repérage des lieux,  j’ai utilisé les ouvrages suivants : "Dictionnaire historique des rues de Paris" de  Jacques Hillairet. "Le 12e arrondissement". Collection Paris en 80 quartiers. Mairie de Paris.

Michel Ostertag

Michel.ostertag2@wanadoo.fr

 

 
                                                                                  

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