Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Numéro 2                                        

Autour de Notre-Dame de Paris

Deuxième partie

par Michel Ostertag

   

 

 

 

 

 

 

 

   

Quittant la rue du Cloître Notre-Dame, nous nous dirigeons, l’Oncle et moi, rue Massillon où nous pouvons admirer au n° 8   l’Hôtel de Gaillon occupé depuis 1740 et jusqu’à nos jours par la Maîtrise de la Cathédrale. Nous n’avons pas à quitter cette rue, car tout naturellement, elle se prolonge dans la rue Chanoinesse et l’intersection des deux rues est marquée par
l’emplacement de la maison où est mort le poète Joachim Du Bellay, à 37 ans, le 1er janvier 1560.
-Drôle d’idée de mourir un 1er janvier, il faut avouer…Sûrement un réveil­lon trop arrosé !

Je ne pus m’empêcher de lancer cette remarque que vous jugerez peut-être impertinente…

Le poète Du Bellay a introduit en France le sonnet amoureux avec un lyrisme élégiaque qui annonce le romantisme. Pour la petite histoire, atteint de surdité à l’âge de 28 ans, il suivit néanmoins son oncle le cardinal Du Bellay, ambassadeur de France auprès du pape à Rome où il resta quatre ans comme son intendant.  Mais passé les éblouissements des monuments romains, la splendeurs de la Ville Eternelle, spectateur des bassesses des courtisans du pape, il se met à détester cette vie qui lui est faite. Il est plein de nostalgie en songeant à la vie paisible et rustique de son pays, l’Anjou, à son bon sens  qui s’oppose à la vie romaine, sournoise et intrigante. Il écrivit, en 1557, un recueil de sonnets au nombre de cent quatre-vingt-onze où il raconte son voyage, son retour en France et sa désillusion. Les sonnets de ce recueil, Les regrets, sont animés par cent quarante-cinq personnes et, à leur suite, une foule de figurants, de courtisans, de passants, d’artisans afin de décrire la vie dans l’écoulement des jours. Dans ce recueil se trouve le célèbre sonnet : Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,/Ou comme ceslui-là qui conquit la toison,/Et puis est retourné, plein d’usage et raison,/Vivre entre ses parents le reste de son âge !.Citons également les Divers jeux rustiques et Le poète courtisan publié peu avant sa mort.

            Sur la façade du n° 14 de cette rue Chanoinesse,  je vois une plaque apposée sur une petite maison de deux étages sur laquelle on peut lire – je devrais dire deviner, tant les lettres sont effacées – le nom de Bichat, médecin mort ici en 1802, à l’âge de 31 ans…
-Fichtre ! On meurt jeune dans cette rue !
            La maison est basse, d’un âge ancien, un porche ouvre sur une petit cour, on y aperçoit des co­lom­­­­bages sur un côté de la maison.
Cette maison aurait été également habi­tée par Jean Racine de 1672 à 1677. De cette époque date les pièces Bajazt, Mithridate et Phèdre.
Le docteur Bichat, quant à lui, exerçait à l’Hôtel-Dieu.
L’histoire de ce médecin est une histoire de cadavres ! Vous allez comprendre pourquoi au-cours de ce récit.

Né dans le Jura, en 1771, Marie
François Xavier Bichat fit ses études de médecine à Lyon. Ses premières leçons d’anatomie, il les reçut de son propre père, médecin lui-même, mais faute de cadavre, il lui faisait disséquer des chats. En 1793, à 22 ans, il monte à Paris avec dans sa poche une recommandation pour le maître Desault, illustre chirurgien dont il devient l’ami et le disciple, mais malheureusement celui-ci meurt l’année suivante. En 1799, à 28 ans, il est nommé médecin à l’Hôtel-Dieu où il aborde l’anatomie pathologique et fait en un seul hiver plus de 600 autopsies dans un amphithéâtre qu’il avait créé chez lui rue du Four, dans un modeste logis. Là, il enseignait à un groupe d’étudiants ce qu’il connaissait le mieux, ce qui le passionnait vraiment : l’anatomie.

L’Oncle m’apprit qu’à cette époque se procurer des cadavres n’était pas chose facile, il fallait, en fait, aller les voler dans les cimetières. Des réseaux pour cela s’étaient organisés avec de véritables fournisseurs de chairs mortes.
- Légalement, les autorisations ne portaient que sur un ou deux corps par an et par chaire d’anatomie. Un autre problème se posait : une fois utilisé, comment faisait-on pour s’en débar­rasser ? La facilité consistait à les jeter par la fenêtre…
- Non, tu rigoles, c’est pas vrai !
- Absolument authentique, tu peux vérifier dans les livres anciens, on ne peut pas imaginer la vie urbaine à cette époque qui devait avoir gardé un petit côté moyenâgeux! Mais le docteur Bichat ne faisait pas cela, il les brûlait dans un énorme poêle !
- Bonjour les odeurs !

-Tu penses ! d’ailleurs les voisins n’arrêtaient pas de se plaindre, on imagine la chose Bichat, sans se démonter sut les calmer en les payant. Aux dires de certains, des cadavres il y en avait partout dans son labo, chaque placard contenait un occupant !
-La maison des horreurs, les films d’épouvantes, à-côté, c’est rien !

Bichat déménage maintenant au 14 de la rue Chanoinesse pour s’installer près de son lieu de travail : l’Hôtel-Dieu où il continue ses recherches.
A trop étudier de près l’évolution de la putréfaction de la peau, - pensez qu’il couchait dans la salle de dissection -  sa jeune et belle santé n’y résista pas. Et n’oublions pas qu’il travaillait sans microscope !

Le 8 juillet 1802, comme il travaillait à l’amphi de l’Hôtel-Dieu à examiner les progrès de la putréfaction de la peau, l’odeur infecte qui s’échappait du vase où il faisait macérer un morceau de peau, augmentée encore par l’élévation de la température ambiante, - nous étions en juillet – avait fait fuir tous ses élèves. Mais Bichat s’obstinait à poursuivre ses recherches. Un jour, en descendant les escaliers de l’hôpital, il eut une syncope suivie d’une fièvre typhoïde qui devait l’emporter en quatorze jours.
-En fait, il a été victime de la science.
-On peut dire cela, une telle passion de la recherche dévorait cet homme, rien ne pouvait le rebuter…
Son œuvre est un pas intéressant dans l’évolution de la médecine. Son Traité d’Anatomie Générale met en lumière l’importance du tissu, défini par lui suivant deux propriétés : la sensibilité et la contractilité.
D’après l’Oncle, Bichat s’intéresse aussi à l’embryon et en qualité de physiologiste conçoit une doctrine sur les propriétés vitales, dans un ouvrage intitulé Recherches physiologiques sur la vie et la mort, publié en 1800, à l’âge de 29 ans. Et un ouvrage inachevé l’Anatomie descriptive qui sera achevé et complété par ses élèves.
-Pour lui, la meilleure définition de la vie, c’est tout ce qui résiste à la mort. Chaque cellule, ou organe est en vie tant qu’il y a résistance contre sa propre destruction, contre sa propre mort.
-Simple, voire simpliste, la vie est une énergie inconnue dans son essence et inces­samment en lutte contre les influences extérieures qui tendent à la détruire.
Dès le XVIIIè siècle, les idées vitalistes (idées force de la faculté de Montpellier) concevaient un principe vital distinct de l’organisme et dont dépendait toutes les actions organiques, une sorte d’âme qui aurait présidée aux destinées du corps. Ces idées-là avaient gagné les esprits des savants de l’époque et Bichat, à son tour, y souscrivit ardemment…
-Mais rien ne permet de penser que, vivant plus longtemps, il se soit maintenu dans cette position, corrigea l’Oncle..
En effet, il avait commencé à s’éloigner de ce principe vitaliste pour chercher « sans connaître le principe de la vie, à analyser les propriétés des organes qu’elle anime ». La Vie, pour lui, se résumait dans un conflit entre force physique et force vitale. C’est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. Le triomphe des forces physiques sur les forces vitales, c’est ça la mort !

            -Oui, c’est vrai, on plutôt c’était vrai à l’époque de Bichat, car avec Claude Bernard, ou plus exactement avec son maître François Magendie, on verra les bases de la physiologie moderne définies, cherchant dans les seules lois de la physique et de la chimie l’explication des phénomènes qu’offre la vie.
Devant tant d’érudition, je ne voulais pas être en reste :
-En fait, si je comprends bien, c’est Claude Bernard qui balaiera par ses méthodes de pensées et d’expérimentation les idées vitalistes de Bichat…
-Balayé ! Oui. Il n’empêche que sa gloire posthume reste grande. N’a-t-on pas donné son nom à un hôpital à Paris ? Chaque années aux Conférences de Bichat son nom est prononcé. Les textes voués à sa gloire parlent de lui en ces termes : « Avec quel soin il observait les malades, avec quelle ardeur il pratiquait les autopsies ! Père de l’anatomie moderne ! ». Parurent aussitôt sa disparition, de multiples gravures montrant son agonie au service de la Science.
-Je vois, dis-je !

-On le représente en plusieurs statues : David d’Angers, le meilleur parmi les meilleurs, exécuta une œuvre qu’on plaça dans la cour de l’École de Médecine. Mieux ! Sur le fronton du Panthéon, le même artiste le représenta, mourant, à côté de Rousseau, Voltaire et Cuvier. Comme allégorie, on ne peut pas trouver mieux, avoue ! Aujourd’hui, son nom   reste parmi les grands noms de la Médecine, dont il fut, en quelque sorte, une victime imprudente. A nos yeux d’hommes modernes, Bichat est considéré comme le fondateur de l’anatomie générale et le précurseur de l’histologie.
-Pour le bien de la Science ! Pour notre bien à tous ! (je devins, subitement, d’un lyrisme débordant qui ne plut que modérément à l’Oncle).
-Oui, on peut dire cela comme ça, bougonna-t-il dans sa grosse moustache. 

Au-cours de la prochaine balade, nous resterons dans le même quartier.

 

                                                                                                               Michel Ostertag