Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Quinzième balade
Autour de la Bastille

par Michel Ostertag

SOMMAIRE DES BALADES

   

1ere partie

          Entre bld Henri IV et bld Bourdon

 

Bonjour, mon oncle, comme d’habitude je suis prêt à te suivre, d’autant que nous abor­dons un nouveau quartier chargé d’histoire s’il en est ! Sur le chemin de la Bastille, ce n’est pas l’Histoire qui va nous faire défaut !

     – Oh, non mon neveu ! Nous commencerons par em­prunter le boulevard  Henri IV jusqu’à la place de la Bastille pour ensuite  redescendre par le boulevard Bour­don jusqu’à la Seine. Ce boulevard Henri IV tra­verse l’ancien Couvent des Célestins et pour l’ouvrir, entre 1866 et 1871, on n’a pas hésité à démolir bâtiments et jardins…

Sur notre droite, s’étend jusqu’à la pointe de l’île Saint-Louis, le square Barye, du nom du célèbre sculpteur et aquarelliste français (1796-1875), élève de Gros, il fut un remar­quable animalier (voir au Louvre «Thérèse combattant le Minotaure »). Sa statue en bronze a été fondue par les Allemands pendant la dernière guerre. Ce petit square offre trois petites ter­rasses qui descendent à la Seine. Pensons à l’hôtel de Bretonvilliers, cité dans la précé­dente balade, dont le parc s’étendait jusqu’ici…

     L’espace entre le boulevard Morland et la berge de la Seine était au Xve siècle une île, qui s’appelait l’Ile Louviers, du nom de son acquéreur Nicolas de Louviers. Au Moyen-âge, c’était un terrain d’exercices aux arba­létriers, puis cette île devint un dépôt de bois flotté. On voit cela parfaitement en regardant des plans de l’Ancien régime, comme le plan Turgot. C’est en 1843, qu’elle fut réunie à la berge. Remarquons les maisons des nos 2 à 6 du boulevard Henri IV, elles sont sur l’emplacement de cette île Louviers.

– En avançant un peu plus, sur notre gauche, nous lon­geons le square Henri Galli ; ce square, ignoré des Parisiens car ils passent ici plus souvent en voiture qu’à pied, présente des pierres venant de la tour de la Liberté, de la forteresse de la Bastille. Ces pierres ont été décou­vertes en 1899 au moment des travaux du percement du métropolitain et transportées sur cet emplacement. Le mot Liberté doit être pris ici en un sens limité, en fait, il donnait droit aux prisonniers enfermés à sortir se promener dans la cour d’honneur ou le jardin de la prison.

– À la station Bastille, sur le quai du métro, on peut voir tout un soubassement intact, non déplacé, de la Bastille.

– C’est vrai, mon neveu. Maintenant, il faut parler du Couvent des Célestins. Pour ima­giner son importance, pour dessiner sa surface, il faut que tu partes, en imagination, de la gauche, de la rue du Petit-Musc, puis, aller en face de nous jusqu’à la rue de la Cerisaie, puis sur notre droite jusqu’à la rue de l’Arsenal pour finir par la rue de Sully, ce qui forme un immense quadrilatère. C’était le Couvent des Célestins. Il fut démoli au moment de la Révo­lution et remplacé par une caserne construite entre 1895 et 1901 sur l’emplacement des jardins. Cette caserne est affectée à l’Etat major de la Garde républicaine.

Le couvent des Célestins  datait du XIVe siècle. Il eut une grande importance : son cloître (constitué de 50 colonnes corinthiennes), ses bâtiments, ses jardins et plus tard son infirmerie firent l’admiration de tous. Après le tristement célèbre «bal des Ardents* », Louis d’Orléans  y fit construire une deuxième chapelle qui fut une vraie merveille… Au moment de la Révolution, mis à part l’abbaye de Saint-Denis, aucune église en France ne possé­da autant de tombeaux d’hommes illustres que cette chapelle : La liste est longue des gens de noblesse qui y furent inhumés : un des fils de Philippe VI de Valois ; le frère du roi Charles VI, Louis d’Orléans ; Anne de Bourgogne, fille de Jean sans Peur... On y déposa les cœurs du connétable Anne de Montmorency et dans un monument de Germain Pilon, les cœurs d’Henri II et de sa femme Catherine de Médicis et de leurs enfants François II et Charles IX…

Fortement corrompue, cette communauté religieuse disparue en 1779 et, un moment, on a envisagé d’affecter ses bâtiments à l’Hôtel-Dieu dont on avait programmé la démolition. La merveilleuse chapelle d’Orléans fut démolie en 1849 et, heureusement, on put sauver quel­ques tombeaux que l’on peut encore admirer au Louvre, à la basilique St-Denis ou encore au palais de Versailles.

Sur notre droite, au n° 20, l’entrée de la Caserne de la Garde Républicaine, immense bâtisse austère.

– Continuons sur le boulevard, au n° 41, sur notre gauche, à la hauteur de ce numéro était l’emplacement du pont-levis de la Prison de la Bastille… Je pense que cela doit être appro­ximatif ! C’est ici que le 14 juillet 1789, l’attaque du "bon peuple de Paris" eut lieu. Cette partie du boulevard, à l’époque, recouvrait la «cour du Gouvernement ». Une fois sur la place de la Bastille, tournons sur notre droite pour prendre le boulevard Bourdon. Ce boule­vard a été construit en 1806 par la volonté de Napoléon Ier afin que le bassin de l’Arsenal possédât un quai. Il est situé sur le chemin de Ronde qui suivait le fossé de l’enceinte Charles V et qui fut comblé en 1822 pour le canal Saint-Martin. On lui donna comme nom celui du colonel des dragons, tué à Austerlitz le 2 décembre 1805.

– Je sais, par mon père, qu’avant d’aller s’installer boulevard Richar-Lenoir, la foire au jam­bon, et aussi la foire à la ferraille, se tenaient ici, sur ce boulevard…

–Tout à fait, mon neveu, et c’est de 1840 à 1869, qu’après le parvis de Notre-Dame et le quai des Grands-Augustins, ces foires s’installèrent ici même !

Au n° 1 de ce boulevard, se trouvait au temps de Charles VI, une tour dite tour de Billy que ce roi utilisa à des fins non avouables  pour enfermer des prisonniers et les jeter dans la Seine, vivants, dans des sacs…

– Ça fait penser à la balade de Villon : « jeté en un sac en Seine »…

     – Au début du XVIe siècle on y entassait la poudre à canons que le Grand-Arsenal fabri­quait jusq’au moment, en 1538, où la foudre frappa la tour qui explosa et fut entièrement détruite. Il faut préciser que l’emplacement de cette tour n’est pas connu avec exactitude, certains auteurs la situent devant le square Henri-Galli, d’autre au début de ce boulevard… Peut importe, en somme.

Au n° 29 : Grand bâtisse, à l’angle de la rue de la Cerisaie, qui est un poste de «redressement » électrique pour la RATP. Plus loin, à l’angle de la rue Bassompierre, (maréchal de France 1579-1646 de l’époque du roi Henri IV)) dans un décrochement, une plaque rappelle qu’«ici se trouvait L’Hôtel de la régie des poudres où travailla et habita de 1776 à 1792 Antoine François Lavoisier, régisseur des poudres et salpêtres qui y installa son laboratoire de chimie. »

     – Une fois arrivés au bout du boulevard, nous fermons le triangle isocèle par le boulevard  Morland

     – Lui aussi colonel des chasseurs de la Garde, tué à la bataille d’Austerlitz…

     – Tu comprends pourquoi on appelait Napoléon 1er l’Ogre ! Tout de suite à notre droite, c’est la Rue Crillon, dédiée à Bertin, sieur de Crillon (1541-1615). Il fut le compagnon d’armes d’Henri IV. Au n° 11 : Procure des Missions africaines et aux n° 15 et 17 : Société des Amis de l’enfance.

     Ce boulevard Morland est surtout connu pour la Préfecture de Paris au n° 17, immense façade agrémentée d’une œuvre symbolisant avec la caravelle la capitale de la France. (Voir photo). Mais avant de passer devant, prenons la rue Schomberg qui nous conduira au quai Henri IV.

– Qui était ce Schomberg ? 

     – Gaspard de Schomberg (1540-1599), d’origine allemande, il fut l’un des compagnons d’armes de Henri IV. Il avait été aussi un des mignons d’Henri III. Sous le règne d’Henri IV, il devint l’homme des finances du roi et on lui prêta une certaine influence quant à la conversion au catholicisme du Béarnais.

À l’angle du boulevard Morland et de la rue Schomberg, un ensemble de bâtisses constituait la Caserne Schomberg, construite par Bouvard, en 1861. On peut remarquer son type de construction en fer et briques. Elle était destinée à trois com­pa­gnies de 150 hommes. Utilisée par la Garde républicaine, elle servit aussi, en 1901, comme Ecole des élèves-officiers de la gendarmerie. Endom­magée par des bombardements en 1944, elle sert aujourd’hui comme habitation.

– Continuons sur le Quai Henri IV, là aussi, c’est un endroit à voitures et pas à piétons ! Dommage, car il y a de très beaux immeubles qui mériteraient d’être regardés avec attention… Sur

notre gauche, au 20, c’est un immeuble récent qui s’étend entre le quai et le bld Morland attribué au personnel de la Garde répu­blicaine. À l’emplacement des Archives du département de la Seine et de la Ville de Paris, installées ici en 1887,  tout un ensemble d’immeubles vient d’être construit. Au n° 10bis, une plaque nous indique que  «L’ingénieur des Poudres Paul Vieille inventa dans ces murs en 1898 le tube à choc de détonation ».

– Un Alfred Nobel, à nous, hein, mon oncle !

– Je ne sais pas si on peut dire vraiment cela, mais c’est un peu vrai quand même, car ingé­­nieur, Paul Vieille (1854-1934) découvrit avec Berthelot le processus de l’onde explosive en 1881 et trois ans après inventa la poudre sans fumée ou poudre blanche (poudre B). De nombreux travaux sur les ondes de choc et sur la stabilité des poudres à la nitrocellulose entre 1901 et 1907 furent menés par lui. On devine l’importance énorme de ses inventions à l’aube de la guerre de 1914-1918.

     Revenons sur nos pas, regarde et admire, à l’angle du quai Henri IV et du boulevard éponyme cette belle façade d’angle et balcon. (Voir photo).

– Remontons le boulevard Henri IV jusqu’à la place du père Teilhard de Chardin où nous voyons au  n° 21 du boulevard Morland, un bâtiment qui m’est cher, je veux parler du Pavillon de l’Arsenal ou Centre d’urbanisme et d’Architecture de la Mairie de Paris. Lieu privilégié pour des expositions dont les thèmes tournent autour de l’urbanisation, de l’architecture de la ville, de sa construction.

     – J’ai vu, une année, une expo sur la construction du péri­phérique, son rôle dans l’élimination des banlieues insalubres autour de Paris, c’était vraiment très documenté, bien présenté.

– C’est un édifice qui a été construit par A. Clément en 1878 et 1879 pour Louis Borniche (1801-1883) qui était un marchand de bois  de l’île Louviers. Ce marchand de bois avait une passion : la pein­ture et les peintres. Ayant amassé au cours de sa vie quelque chose comme deux mille toiles, il fait construire ce bâtiment pour exposer toutes ces toiles. Son désir était de faire de cette exposition un musée populaire. Malheu­reusement à sa mort, sa fille vend la collection et loue l’édifice à la société Rivoire et Carré et, en 1954, la Ville de Paris achète et transforme les lieux, d’abord pour ses pro­pres archives puis crée ce Centre d’urbanisme avec photothèque (plus de 70 000 photos), maquet­tes, documentation…

Et juste devant ce pavillon, une statue en bronze, d’une facture aérienne, inspirée, célé­brant Arthur Rimbaud et intitulée : L’homme aux semelles de vent.

 Devant cette statue, la bibliothèque de l’Arsenal : C’est la bibliothèque créée, en 1757, par le bailli de l’artillerie, le marquis Marc-Antoine René de Voyer de Paulmy d’Argenson, ambas­sadeur et ministre de la guerre. En 1785, il l’a vendit au comte d’Artois – le futur roi Charles X – qui l’enrichit avec la collection du prince de Soubise et du duc de la Vallière. À la révo­lution, cette bibliothèque devint propriété nationale, elle ne comportait pas moins de cent mille volumes et dix mille manuscrits.  Elle fut rendue au comte d’Artois en 1815 et devint la propriété de l’Etat en1830, au moment de la Révolution. Aujourd’hui, elle contient tout ce qui a pu être sauvé  des archives de la Bastille et dans différents couvents et nous montre ce qui reste du grand Arsenal.

     Elle eut d’illustres bibliothécaires, comme Charles Nodier, en 1824 et aussi José-Maria de Heredia en 1901. Les réceptions y étaient nombreuses : À l’époque de Nodier, ce furent Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Dumas qui fréquentèrent ces lieux ; sous Heredia, ce furent Barrès, Régnier, Pierre Louÿs…On peut dire que les poè­tes romantiques et parnassiens eurent ici leur berceau !

Des gens célèbres ont été logés ici même, comme l’ébé­niste Riesener qui fut le grand-père du peintre Eugène Delacroix, le peintre Hubert Robert et le chimiste Lavoi­sier de 1755 à 1792.

Sous Bonaparte, Mme de Genlis y fut logée dans un appartement  qu’elle transforma en salon fréquenté par Talleyrand, Caulaincourt, La Harpe…

Sur notre gauche, la Rue de l’Arsenal, rue étroite et froide, prise entre deux immenses bâti­ments : à notre gauche la Caserne de la garde républicaine et à notre droite les bâtiments de l’Arsenal royal. Ce bâtiment servait au grand-maître de l’artillerie, Sully qui y résida de 1594 à 1610. Il fut de nombreuses fois remanié jusqu’en 1865.

Remontons dans le temps : en 1512, sur le terrain appartenant au Couvent des Célestins, la Ville de Paris s’octroya par voie autoritaire une bande de terrain le long de la Seine pour y construire des « granges » en vue de fabriquer canons et munitions. Rappelons que l’île Louviers n’était pas encore réunie à la berge. Ensuite, le roi Henri II décrète que ces « granges » seront Arsenal royal ou Grand Arsenal. Malheureusement, en 1563, une explo­sion terrible anéanti la fabrication. L’architecte Philibert Delorme reconstruit l’Arsenal et le grand maître de l’artillerie Sully en fait sa demeure principale. La fonderie est supprimée sous Louis XIV et la fabrication des poudres est mise à la Salpêtrière, alors le Grand Arsenal perd son importance. Toutefois, il faut relever que les statues du palais de Ver­sailles et du château de Marly ont été fondues ici, par les frères Keller.

Différents procès historiques eurent lieu ici même. À partir de 1631, Richelieu fait siéger une cour de justice pour des crimes spéciaux, en fait, c’est un tribunal d’exception. Accusé d’avoir détourné l’argent de l’état, Nicolas Fouquet est jugé ici. Son procès eut lieu de 1661 à 1664. Rappelons que ce tribunal ne condamna Fouquet qu’au bannissement, malgré un grand nombre de magistrats sur lesquels Colbert avait fait pression. Louis XIV, furieux, aggra­va la peine en détention perpétuelle et exigea pour le rapporteur, trop intègre à son goût, Lefèvre d’Ormesson, l’exil sur ses terres d’Ormesson-sur-Marne, près de Paris. En fait, le roi et Colbert voulaient la peine de mort pour Fouquet, ce qu refusa Ormesson. Il paya par l’exil son indépendance de magistrat.

     – Bel exemple d’intégrité !

– En 1676, c’est la marquise de Brinvilliers et sa «poudre de succession ». La pour­voyeuse, Catherine Deshaies, dite La Voisin qu’on torture, on appelait cela «la question » et elle parle…et compromet nombre de princesses, duchesses, comme les deux nièces de Mazarin, la comtesse de Gramont, la duchesse de Bouillon, la vicomtesse de Polignac, jusqu’à Racine et la favorite du roi Madame de Montespan. Voyant l’importance que cela prenait, le roi Louis XIV décida d’arrêter ce procès. La Voisin fut brûlée vive. Et à la suite du procès, pour faire bon poids, 34 condamnations furent prononcées et appliquées. C’était le lieutenant de police La Reynie (1625-1709) qui présidait la Chambre ardente.

– Comme ça, elle ne pouvait plus parler…

– Tout au bout de cette rue, au n° 9, on trouve une plaque : « Ici se trouvait au 19e siècle le dépôt central des poudres et salpêtres où Paul Vieille, ingénieur des poudres inventa en 1884 la poudre à canon moderne nommée poudre B. » Cette plaque complète celle du quai Henri IV sur cet ingénieur Paul Vieille.

On peut continuer jusqu’à la Rue de Cerisaie, au n° 10 pour lire une plaque : « Ici s’élevait l’hôtel  de Lesdiguière où le czar Pierre le Grand séjourna en 1717 ».

Au n° 15, c’est un hôtel de la fin du XVIIè siècle qui fut le siège de la Chambre syn­dicale de l’ameublement.

– Tu vois, mon neveu, il faudrait pouvoir imaginer – et ce n’est pas facile aujourd’hui avec toutes ces voitures, cette urbanisation – les hauts murs, les fossés profonds de la for­teresse royale, les gardes sur les chemins de ronde et la vie qui était là, tout près, ça devait être étrange, non ?

– Remarque, mon oncle, que tu ressens cette impression le long des murs de la prison de la Santé, dans le XVe arrondissement...

–  C’est vrai ! À la prochaine balade, nous passerons le port de Plaisance pour aller vers le boulevard de la Bastille et la rue de Lyon.

* Bal des Ardents : bal masqué donné en 1393 en présence du roi Charles VI, au cours duquel de jeunes seigneurs, déguisés en sauvages, furent brûlés vifs accidentellement.

Sources :

En plus de mes travaux personnels, j’ai utilisé les ouvrages suivants :

. « Dictionnaire historique des rues de Paris " de Jacques Hillairet.

. Encyclopédies et dictionnaires divers.

. Le Promeneur de Paris. 10 promenades de la Rive gauche. Paris musées/ACTES SUD.

Sous la direction de Jérôme Godeau.

.Paris et sa banlieue, guide Michelin.