Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Treizième balade
Dans l'Île Saint-Louis

Troisème  partie

par Michel Ostertag

SOMMAIRE DES BALADES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Nous voici, une fois encore dans l’Île Saint-Louis et après les quais extérieurs, nous allons nous promener dans l’axe de cette île, dans ce qui ressemble à une arête dorsale, je veux parler de la rue Saint-Louis-en-l’Île.

            – Au fait, mon oncle, sais-tu comment s’appellent les habitants de l’île ?

– J’avoue que…

– Ils s’appellent les Luduviciens…Je me suis posé la question l’autre jour et après quelques recherches, j’ai trouvé !.

– Bravo, mon neveu !  Aujourd’hui, si tu veux, nous pouvons parcourir la rue principale de l’Île, rue Saint-Louis en l’Ile. Elle a la particularité de traverser l’île de bout en bout. Il a fallu 32 ans à Christophe Marie pour achever son percement. Elle est longue de 540 m, c’est-à-dire, pratiquement la longueur de l’île.

C’est l’artère commerçante du quartier. Autrefois, cabaretiers,

limonadiers, épiciers, marchands de tonneaux, de vin, de charbon proposaient aux chalands leurs produits tandis que les arrières cours servaient d’ateliers aux lingères, repasseuses, maçons…

Au n° 90 : Ici habita Poulletier qui fut l’un des entrepreneurs de l’Île. Jadis, quatre jeux de boules étaient installés dans ce périmètre.

            Au n° 69 bis : belle boutique datant de 1822 dont la spécialité est de présenter toutes sortes d’huiles.

Au n° 61 : Enseigne du XVIIe siècle : Au Petit Bacchus, avec statuette en ronde bosse, couronné de pampres, à cheval sur son tonneau. La devanture ainsi que l’enseigne sont classées. On peut lire une enseigne « Aux Anysetiers du Roy ». Classé au registre des Monuments historiques.

Au n° 54 : Entrée du Jeu de paume dont une autre entrée donnait au n° 11 du quai Bourbon. Sur le trottoir, un présentoir relate l’historique des Jeux de paume à Paris. On peut y lire :

« Sous le règne de Louis XIII, le jeu de paume était en vogue et l’on comptait près de 150 salles où s’y adonner à Paris. Poulletier obtint la concession de celle de l’Île Saint-Louis et en entreprit la construction en 1634. Vaste halle rectangulaire à la toiture soutenue par de forts piliers en châtaignier, le jeu de paume était pavé de pierre, ses murs et ses piliers peints en noir afin que les joueurs puissent mieux voir la balle recouverte de cuir blanc. On y pratiquait la courte paume qui, avec une longue paume jouée en plein air, est l’ancêtre du tennis. Ce sport tombé en désuétude au XVIIIe siècle, la salle ferma en 1750. Elle est la seule à Paris à ne pas avoir été détruite. »

Il faut ajouter que le roi Henri IV fut un fervent adepte de ce jeu, également joué par les femmes. Une fois fermée, cette salle devint un tripot mal famé. Aujourd’hui, c’est un hôtel « quatre  étoiles ».

Au n° 52 : Hôtel de 1635. En 1705, il fut légué à l’Hôtel-Dieu. Il a été habité par Charles de Valois de la Mare, un érudit ainsi qu’un littérateur du XVIIIe siècle. Il devait mourir ici en 1747,   léguant une importante collection de médailles – on parle de 6 000 pièces -.

            Au n° 51 : Nous sommes devant l’Hôtel de Chenizot.(Voir photos). Datant de 1641, mais transformé en 1719 par Jean-François Guyot de Chenizot, receveur général   des finances à Rouen. Son architecture rocaille est toujours saisissante. Son porche à bossages vermiculés dotés d’une tête de faune rehaussé d’un balcon en fer forgé soutenu par des chimères à l’aspect terrifiant.  En 1840, l’hôtel fut loué par l’Etat et devint la résidence à l’archevêché de Paris Mgr Affre. C’est d’ici que le 25 juin 1848, il se rendit place de la Bastille avec le désir de s’interposer entre les troupes et les insurgés. Il était sur le point de réussir sa mission de paix quand, malheureusement, une balle tirée d’une fenêtre lui brisa les reins. Il devait mourir deux jours après. L’année suivante, l’archevêché quitta l’hôtel et fut remplacé par une unité de gendarmerie et cela pendant douze ans, ce qui mutila sérieusement l’hôtel. Aujourd’hui la dégradation est visible ainsi que les traces d’un incendie dont il fut victime.

Au fond de la cour, on peut admirer un très beau bâtiment avec un fronton orné d’un soleil qui rayonne.

            Au n° 39 : Ici, se trouvait au XVIIe siècle un marchand de vin et aujourd’hui un des restaurant les plus courus du quartier par les touristes : Nos ancêtres les Gaulois.

Au n° 31 : Le plus célèbre glacier de Paris : Berthillon, renommé pour ses 148 sortes de sorbets.

Au n° 28 : Restaurant de grande classe appartenant à l’acteur Jean-Claude Brialy : L’orangerie.

Au n° 19bis : Eglise Saint-Louis-en-l’Ile

            D’abord, ici, une chapelle provisoire fut ouverte au culte en 1623. À cette époque, l’île comptait 200 fidèles. Devant l’augmentation de la population, le roi Louis XIV autorisa la démolition et la reconstruction d’une nouvelle église plus vaste. Louis Le Vau, « premier architecte du roi » en dessina les plans. La première pierre fut posée en 1664 et c’est seulement neuf ans après la mort de Le Vau que le chœur sera consacré en 1679. Jean-Baptiste Lambert légua 30 000 livres en 1644 auxquelles s’ajoutèrent des fonds versés par de nombreuses personnes pieuses. Choisir un successeur à Le Vau fut une tâche difficile et après bien des contestations ce fut l’architecte Gabriel Le Duc qui prit le chantier en main. Il avait œuvré à la chapelle du Val de Grâce. Malheureusement, les travaux entrepris sous son autorité ne furent pas de bonne qualité : le jour de la Chandeleur 1701, en plein office, la nef s’effondra et tua plusieurs fidèles.

À sa mort, il passa le flambeau à Jacques Doucet qui monta la coupole et le transept. Les travaux furent achevés en 1725 et la célébration de l’édifice eut lieu le 14 juillet 1726. Sa construction demanda 62 ans de travaux.

Le grand portail d’entrée dessiné par Le Duc ne fut jamais exécuté. Un portail ouvrant dans la rue le remplace à titre provisoire. Il date de 1726. Œuvre en chêne exécutée par Nicolas Legendre.

À l’origine, un campanile avait été construit au centre du transept, mais un orage le foudroya en 1740. Le clocher actuel le remplace depuis 1765, il est haut de 30 m. Ajouré, il est dit « à la polonaise ». On remarque son l’horloge à chiffres dorés accrochée à une potence  en fer travaillé et qui rappelle les enseignes de l’époque.

Le style de cette église relève du style jésuite. Elle est longue de 60m sur 30 m de large. Les statues du chœur et de la nef ont été dessinées par J-B de Champaigne, neveu de Philippe.

La Révolution ne perpétra pas de gros dégâts dans l’église. Elle fut transformée en dépôts de livres. La Ville de Paris la racheta en 1817 pour 150 000 livres et la remit au culte.

            La ferveur des paroissiens du XIXe siècle ainsi que certains abbés – comme l’abbé Bossuet –  permit de constituer une extraordinaire collection d’œuvres d’art, comme les huit peintures flamandes du XVIe siècle, les Disciples d’Emmaüs de Coypel et aussi de nombreuses peintures italiennes du XVIIe et XVIIIe siècle. Citons aussi de magnifiques broderies à l’aiguille d’ornements liturgiques des XIIe, XIVe, XVe et XVIe siècles. Le buffet des orgues est de style Renaissance.

            En 1917, on déroba une relique de Saint-Louis. On la remplaça en 1932 par une côte du saint.

– Macabre, mon oncle ! Comme on y allait ! Une côte, rien que ça !

– Tu sais que les reliques de Saint-Louis sont nombreuses, car son corps fut bouilli dans du vin afin de séparer la chair des os et ainsi on a pu ramener ses restes de Carthage à Paris… La chair et les viscères sont dans un reliquaire à la cathédrale de Carthage. Quant aux ossements, ils ont été déposés à Saint-Denis pour ensuite être répartis entre de nombreuses communautés et églises consacrées à Saint-Louis.

– J’imagine d’ici la gestion des reliques ! Telle église, vous aurez telle relique, tel couvent, telle autre !

– Et oui, c’était ainsi !

            Dans cette église, Saint Vincent de Paul a présidé des réunions charitables d’où sortit en 1658, « l’Ecole des Filles-de-Charité de la paroisse Saint-Louis » dont nous retrouverons la trace rue Poulletier à la prochaine balade. Saint François de Sales a prêché ici, Bossuet également ; le fils de Jean Racine y fut baptisé ainsi que les cinq enfant de Le Vau ; se marièrent J-B de Champaigne et Le Vau. Le jeune Bonaparte vint y prier, venant de Brienne pour entrer à l’Ecole militaire, le 23 octobre 1784. Le pape Pie VII qui était venu à Paris pour le sacre de l’empereur Napoléon Ier célébra ici le 10 mars 1804 « les mystères sacrés par-devant une assistance innombrable et le serviteur des serviteurs du Christ administra le pain eucharistique à plus de sept cents fidèles ».

            Devant la plupart des chapelles, on voit encore la dalle des caveaux des grandes familles de l’île Saint-Louis, comme Lambert de Thorigny ; Le Ragois de Bretonvilliers ; J-B de Champaigne, mort à 45 ans en 1681 et Philippe Quinault, mort en 1688, à 53 ans…

Par suite de travaux exécutés dans l’église, les inscriptions sont devenues illisibles et, de plus, on ne peut savoir avec exactitude  l’emplacement de chacun de ces caveaux.

           Au n° 17. À cet endroit, dans la cour de cet immeuble, se situait l’un des deux cimetières de la paroisse Saint-Louis-en-l’Ile. Le premier de ces deux cimetières se trouvait le long de l’église et au moment de sa reconstruction, on dut ouvrir un second cimetière situé ici. Ce cimetière mesurait 20 m de long sur 6 m de large et comportait dix fosses de 3,30m sur 2,60m de large avec une profondeur de 4 m. Chacune de ces fosses pouvait recevoir 125 corps. Situé près d’une école, il fut plusieurs fois menacé de fermer.

– À quel moment, fut-il fermé, mon oncle ?

– Oh ! Ce fut une longue histoire. Il y eut une enquête en 1763 qui le déclara insalubre,

 rien ne bougea; ensuite, en 1776, on promulgua une ordonnance, sans plus de succès, sous prétexte que les enfants qui allaient à cette école  se portaient aussi bien  que ceux qui n’y allaient pas ! Finalement, il faut attendre 1786, soit six ans après l’évacuation du cimetière des Innocents, pour fermer cet enclos. Il fut vidé en 1811 au cimetière Sainte-Catherine.

– Où se trouvait ce cimetière, mon oncle ?

– Je m’attendais à cette question ! Il se trouvait boulevard Saint-Marcel aux numéros 56 à

66 et lui-même fut, à son tour, fermé au moment de la création du cimetière de Montparnasse en 1824. Ce cimetière Sainte-Catherine était important car il recevait 4 000 corps par an en moyenne.

Au n° 15 : Maison construite en 1655 par François Le Vau, frère de Louis Le Vau. Il quitta cette adresse au moment de son mariage, trois ans après pour s’installer au quai d’Orléans.

Au n° 14 : Ancien hôtel de l’intendant Jacques Bordier, mort en 1666. Il était fils d’un marchand de chandelles de la place Maubert et il avait acquis une énorme fortune.

– Ce qui prouve qu’on pouvait s’enrichir en faisant des petits boulots… Je ne sais pas si

aujourd’hui on pourrait ..

– C’est sûr, vendre des chandelles aujourd’hui, ça ne risque pas de t’apporter de quoi vivre !

– Non, mais des marrons l’hiver, des glaces l’été, pourquoi pas ?

– Peut-être, mais alors, là, je ne suis pas convaincu, du tout ! Reprenons, mon neveu !

Au n° 13 : Egalement maison construite pour Claude Le Ragois de Bretonvilliers en 1642 qui la loua. Cette maison resta dans la famille jusqu’à la Révolution.

Au n° 12 : Maison habitée par l’ingénieur et chimiste Philippe Lebon (1769-1804) lorsqu’il eut l’idée d’utiliser les gaz produits par la combustion du bois à des fins d’éclairage. Il y fit ses premier essais et reçut un brevet le 21 septembre 1799. Sa découverte profita d’abord à l’Angleterre et ne fut appliquée en France que longtemps après sa mort. Il mourut à l’âge de 35 ans.

Au n° 11 : Maison construite vers 1642 pour Claude Le Ragois de Bretonvilliers. L’écrivain Marcel Schwob (1867-1905) y habita en 1903 et y mourut en 1905, à 38 ans. Il tint dans cette maison pendant deux ans, un salon littéraire que fréquentèrent la comtesse de Noailles, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Paul Fort, Colette, Maurice Donnay, sans oublier Sacha Guitry. Marcel Schwob était le mari de la comédienne Marguerite Moreno. Il écrivit des contes, des poèmes et des traductions qui ont fait de lui un parfait esthète, un auteur élitiste et érudit.

Au n° : Emplacement du Petit hôtel Lambert où Nicolas Lambert logea son beau-père, Charles de l’Aubespine, maître des Requêtes et Ambassadeur en Suisse. L’hôtel a été reconstruit en 1750.

Au n° 3 : propriété des Le Ragois de Bretonvilliers jusqu’en 1760, puis au petit neveu du célèbre Fénelon. Egalement habité par l’écrivain et journaliste Henri Bauër, de l’Académie Goncourt de 1905 à 1915. Plaque.

Au n° 2 : Hôtel de Lambert, la plus magnifique demeure particulière du XVIIe siècle donnant sur le quai d’Anjou. Voir la balade précédente.

Au n° 1 : Petit pavillon de 1640, dit des  Arbalétriers qui est une ancienne dépendance de l’hôtel de Bretonvilliers du quai de Béthune que nous avons vu récemment.

            – Nous voici revenus à l’hôtel Lambert, quai d’Anjou et la prochaine fois nous arpenterons les petites rues perpendiculaires qui recèlent, tu t’en doutes, des trésors historiques.

– Et nous en aurons fini avec l’Île, mon oncle ?

– Oui, et nous pourrons nous diriger vers la place de la Bastille…

– Sous le vent de la Révolution…

 


 

Sources :

En plus de mes travaux personnels, j’ai utilisé les ouvrages suivants :

. « Dictionnaire historique des rues de Paris " de Jacques Hillairet.

. Encyclopédies et dictionnaires divers.

. Le Promeneur de Paris. 10 promenades de la Rive gauche. Paris musées/ACTES SUD.

Sous la direction de Jérôme Godeau.