Les balades parisiennes de l’Oncle Jérôme

Numéro 11

Première partie

par Michel Ostertag

SOMMAIRE DES BALADES

 

 

 

 

 

 

 

  

– Bonjour, mon oncle, enfin on « attaque » si j’ose dire l’île Saint-Louis si chère à mon cœeur, et à mes yeux le joyau de Paris ! Que de fois je m’y suis promené seul, mais je sais qu’après l’avoir parcourue avec toi dans tous les sens, je ne la verrai plus de la même façon…

– Eh bien ! mon neveu, commençons tout de suite, en disant que l’Ile Saint-Louis fut peuplée bien plus tard que l’Ile de la Cité. À l’origine, elle était composée de deux îles : l’île aux Vaches et l’île Notre-Dame et furent rassemblées au XVIIe siècle afin de satisfaire le projet du roi Henri IV. Pendant très longtemps ces endroits restèrent abandonnés excepté des baigneurs, des lavandières et, bien sûr, des amoureux. À la mort d’Henri IV, en 1610, c’est sa veuve Marie de Médicis qui demanda à Christophe Marie, qui était un entrepreneur de travaux publics et à ses deux associés Poulletier et Le Regrattier de combler l’espace entre les deux îlots et de ne plus former qu’une seule île. En retour, Marie obtint, à son profit, l’autorisation de construire jeux de paume, bateaux-lavoirs etc. et de lever un impôt annuel d’un sol pendant une durée de soixante ans.

– Dis-moi, d’où viennent  ces noms de l’île aux vaches et l’île Notre-Dame ?

– L’île  aux vaches, car on y amenait des vaches par barques pour qu’elles s’y paissent et l’île   Notre-Dame, car cet îlot appartenait depuis le IXe siècle au Chapitre de la cathédrale. L’île prit le nom de Saint-Louis (en 1725) en hommage au roi religieux qui, d’après la légende, venait ici méditer. L’île St-Louis devint une sorte d’annexe du Marais grâce à la qualité de son architecture : ferronnerie exceptionnelle des balcons, portes cochères somptueuses et surtout ce  qui est unique au monde, unité des façades. Il faut savoir que le plus grand nombre de ces hôtels  ont été construits par Louis Le Vau et son frère François, ceux-là mêmes qui construiront plus tard Versailles.

  Que demander de mieux, mon oncle !

  En effet, l’île devint, dès l’origine, la résidence de puissants magistrats, de financiers à la fortune insolente, mais aussi de valets de chambre du roi et d’hommes de cour enrichis qui voulaient comme cadre de vie un décor royal à la hauteur de leur rang.

Aujourd’hui, l’île St-Louis n’a pas bougé, ou si peu : ni mairie, ni métro, ni poste, ni cinéma, ni banque, ni grands magasins, ni percepteur... On dirait que les bruits de la ville viennent mourir contre les parapets de pierres…

  Le rêve, quoi ! Au fait, nous sommes ici dans quel arrondissement ?

  Le IVe arrondissement dont la mairie est sur la rive droite vers l’Hôtel de Ville. Dans cette île, à part une seule église il n’y a pas de monument, d’où une tranquillité et un calme extraordinaire convoités par les gens les plus fortunés. Les rues ont gardé leur largeur, leur façade, il faut dire que tout est classé et ne serait-ce que pour repeindre son portail, il faut demander un Permis de construire ! Un détail qui a son importance : n’oublions pas que Louis Le Vau est né en 1612. Quand il construit l’Hôtel Lambert en 1640, il a vingt-huit ans ! Saisissant, non ?

  La valeur n’attend pas le nombre des années, hein mon oncle ! Donc, Louis Le Vau a construit Versailles…

  Mais également Vaux-le-Vicomte, l’Institut de France et pour Versailles, c’est lui qui avait établi le plan général, tu imagines ? ! Prenons sur notre droite, le quai d’Orléans qui finit en fait ici, rue Jean Du Bellay. Ainsi, pour une fois,  nous remonterons les numéros…

– Pourquoi ce nom d’Orléans ?

– En hommage à Gaston d’Orléans, le frère du roi Louis XIII.

Au n° 36, à l’angle du quai et de la rue Boutarel « Le peintre et illustrateur André Dignimont a vécu dans cette maison de 1927 à sa mort le 4 février 1965. »

Aux nos 32, 30, 28, on peut admirer les belles ferronneries ainsi que la très belle vue sur le chevet de la cathédrale.

Au n° 28, l’immeuble date de 1661, il a appartenu au trésorier aux guerres Arnault.

Au n° 26, souvenir de l’écrivain et journaliste Elimir Bourges (1852-1925) qui habita ici en 1883. Il est l’auteur de romans symbolistes, comme La Nef.

À l’emplacement du n° 24 se trouvait sous le Consulat et l’Empire le commissariat de police de l’Ile.

Aux  20 et 18, c’est l’Hôtel Rolland, du XVIIIe siècle. Il a été surélevé par des américains qui occupaient cet immeuble vers 1925. On peut lire sur la plaque: « Hôtel Rolland en 1775, propriété d’Etienne Francis Turgot marquis de Soumont. Gouverneur de Cayenne et de la Guyanne » .

Au n° 12 admirons le magnifique balcon galbé à doubles courbures qui a été classé. Dans cette maison naquit, chez son père marchand de vin en gros, le poète Félix Arvers (1806-1850) dont la célébrité est due à un sonnet célèbre Mes heures perdues dédié à Marie Nodier: « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,/Un amour éternel en un moment conçu. /Le mal est sans espoir, auquel j’ai dû le taire,/Et celle qui l’a fait n’a jamais rien su. »

Pierre Royer-Collard, alors âgé de 29 ans, habita ici en 1792. C’était un homme politique, professeur d’histoire de la philosophie à la Sorbonne, il fut sous la Restauration président de la Chambre des députés entre 1828 et 1830. Il entra à l’Académie française en 1827.

Également le physicien Henri Walferdin (1795-1880), qui inventa en particulier les thermomètres à minima et maxima ; habita ici pendant les trente dernières années de sa vie. Malheureusement celle-ci se termina en asile psychiatrique. En 1930 et pendant une année, le docteur Mardrus et sa femme, la poétesse Lucie Delarue-Mardrus ont habité ici.

            Remarquons le magnifique balcon galbé à doubles courbures. Le balcon est classé.

Au n° 8, construction datant de 1640. A été habitée par le poète de La Ville de Mirmont, mort

en 1914. La plaque dit: « Jean de la Ville de Mirmont né à Bordeaux le 20 décembre 1886.

Mort au champ d’honneur le 28 novembre 1914. A vécu et écrit dans cette maison de 1911 à 1914. ».

Au n° 6, construction de 1655 pour le secrétaire de Louis XIV. On y installa en 1838 une bibliothèque polonaise dont le conservateur fut le plus grand poète polonais Adam Mickiewicz, professeur  de littérature slave au Collège de France de 1840 à 1848. Un musée polonais y est annexé depuis 1903. Ce musée a été fondé par le fils du poète. On peut y voir en plus des souvenirs de Mickiewicz, des manuscrits de Chopin, des correspondances de George Sand, Victor Hugo…Adam Mickiewicz a été un poète engagé dans une lutte révolutionnaire menée contre la répression russe. Il fut l’ami de Pouchkine. Installé à Paris, il devint le chef spirituel des polonais en exil. Frappé de choléra, il mourut à Constantinople en 1855. Une statue du poète, œuvre de Bourdelle, a été érigée à Paris.

Quai de Béthune

– Toujours dans le sens décroissant ! Ce quai a été construit de 1614 à 1646. Au XVIIIe siècle, ce quai s’appelait  quai des balcons car l’architecte Le Vau avait proposé que toutes les maisons de l'île Saint-Louis en bordure de Seine soient ornées de beaux balcons, d’où ce nom. Le nom actuel lui a été donné en 1806. C’est le nom du ministre d’Henri IV, Maximilien de Béthune, duc de Sully.

Au n° 36, construction de 1644 pour le conseiller au Parlement Pierre Vole. Puis en 1661, le  

premier valet de chambre du roi en devint propriétaire. Au XIXe siècle, l’immeuble était la propriété  de Jaluzot, fondateur des magasins du « Printemps ». Madame Curie, née Marie Sklodowska, double prix Nobel en 1903 et 1911 pour ses découvertes sur le radium, morte en 1934. Elle  a vécu ici ses vingt-deux dernières années. Egalement le juriste René Cassin (1887-1976). Prix Nobel de la paix en 1968. On lui doit d’avoir fait adopter la Déclaration des droits de l’homme. Ses cendres ont été transférées au Panthéon en 1987. On remarquera, au dernier étage, la longueur du balcon qui est égale à la longueur de la façade. 

Au n° 34, c’est l’Hôtel Gontaut-Biron, de 1640. Celui-ci a appartenu au procureur aux comptes Simon Huguet. 

Au n° 30, même année que le précédent, c’est l’Hôtel Potar. Il fut habité par le premier membre de l’Académie française et aussi par le frère du ministre Turgot. La façade est surchargée d’instruments de musique car le musicien Guy Cholet habita ici.

Au n° 26, Hôtel Sainctot, de 1639, ayant appartenu au maître d’hôtel du roi et « introducteur des Ambassadeurs » à la cour.

– La fonction est superbe ! « Introducteur des Ambassadeurs… », ça me laisse rêveur !

– Ça t'aurait plu, hein ?!

Au n° 24 : À l’angle du quai et de la rue Poulletier, c’était  l’emplacement d’un des plus beaux hôtels de l’île ; ses jardins allaient jusqu’à l’église St-Louis en l’Ile. Le Vau l’avait construit en 1642 pour Denys Hasselin, maître à la Chambre aux deniers, intendant des plaisirs du roi et ordonnateur des ballets de la cour, mort d’indigestion, en 1662, pour avoir absorbé, à la suite d’un pari, 294 cerneaux de noix ! La nonciature y eut son siège de 1713 à 1719. Le nonce s’appelait Bentivoglio. Saint-Simon   écrivit de lui : « qu’il était le plus dangereux fou, le plus séditieux, le plus débauché prêtre et le plus chien enragé qui soit venu d’Italie. »

            L’hôtel  a été démoli en 1935 et remplacé par un immeuble moderne dû à Héléna Rubinstein et à l’architecte Süe. La porte est la seule trace de l’ancien hôtel. Georges Pompidou (1911-1974) habitait ici, quai de Béthune, avant de devenir président de la République. Il y est mort en 1974. Il a été président de la République de juin 1969 à avril 1974. Le romancier Claude Mauriac (fils de François) habita également cet immeuble.

Au n° 22 : Hôtel datant de 1645 pour Lefebvre de La Malmaison, conseiller au Parlement. Baudelaire y vécut en 1842 et 1843.

Du n° 18 au n° 16 : Hôtel de Richelieu, construit en 1643 par l’architecte Le Vau pour le compte du maître d’hôtel du roi. De 1728 à 1788, le duc Armand-Jean de Vignerod du Plessis, duc de Richelieu, général des galères, petit-neveu  du cardinal en fut propriétaire, mais ne l’habita pas. En 1958, au deuxième étage, est décédé l’écrivain Francis Carcopino dit Francis Carco, à 72 ans, (auteur du roman Jésus la Caille). Plaque : « Hôtel de Comans d’Astry. Conseiller des finances. 1647. De 1728 à 1788 a appartenu au Maréchal de Richelieu. ».

– Au n° 12, il y a une remarque à faire : Ce quai commence à ce numéro, c’est bizarre, mais c’est comme ça ! Il n’y a pas de n°1 ! L’Hôtel de Bretonvilliers  allait de ce numéro jusqu’au square situé à la pointe de l’île. Tu imagines l’importance du domaine… Il a été construit entre 1637 et 1640 par Jean Androuet Du Cerceau pour le compte du riche seigneur de Bretonvilliers, secrétaire du conseil des finances. Ainsi, cet hôtel s’étendait jusqu’à la pointe de l’île avec jardin et parterres à la française, jets d’eau et bassins. Malheureusement, le propriétaire mourut d’apoplexie trois ans après l’achèvement.

Dans cet hôtel de Bretonvilliers, on installa, en1788, le bureau des Privilégiés qui servait aux parisiens ayant une propriété à la campagne et leur donnait pouvoir de faire entrer dans la capitale les denrées provenant de ces propriétés.

À la Révolution, l’immeuble fut mis sous séquestre comme bien d’émigré. Après être mis en loterie, il fut morcelé et finalement démoli entièrement en 1840. Son jardin disparut au moment de la création du boulevard Henri IV.

En 1790, cet hôtel fut divisé entre de nombreux locataires et parmi ceux-ci, citons Pierre-Samuel du Pont qui fut en 1789 député au Tiers-Etat envoyé par le bailliage de Nemours, d’où son nom de « du Pont de Nemours ». Il émigra aux Etats-Unis en 1799 où il fonda une dynastie d’industriels qui porte encore son nom aujourd’hui. Il avait été le collaborateur de Lavoisier dont il devait épouser la veuve.

En mai 1795 fut créée une « Loterie nationale de maisons, meubles et objets précieux » provenant de la confiscation des biens des émigrés. Le gros lot était l’hôtel de Bretonvilliers estimé à 2, 5 millions de livres.

– Au cours de la prochaine balade, nous continuerons le tour de l’île par les quais d’Anjou et de Bourbon…On y parlera des hôtels Lambert et Lauzun, rien que du beau monde, mon neveu !

 Sources :

En plus de mes travaux personnels, j’ai utilisé les ouvrages suivants :

. « Dictionnaire historique des rues de Paris " de Jacques Hillairet.

. Encyclopédies et dictionnaires divers.  

 
                                                                                  

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