Une peinture de Laurence de Sainte Mareville

Présentation de l'atelier

 

 Novembre 1999 : "Chasseur de pierres sur rendez-vous"

Contribution  de Jacques : 

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Texte commenté :

Je garde depuis si longtemps, depuis ma lointaine adolescence, le souvenir aiguë et précis de cet envoûtement sous une pluie battante. Souvenir semblable à un éclair coruscant qui aurait orienté ma vie vers une piste de mystère et de folie que je n'ai depuis plus jamais quittée. 

[Chic, un moment initiatique : je suis captée. Il y a eu un avant mystère et folie, et un après ? ça y est, je crois à l'existence de ce personnage et j'attends son récit de l'instant de la bascule.] 

Elle la caressait comme on le ferait d'un chat, avec une douceur silencieuse et attentive. Sa robe noire , courte et légère, était plaquée contre ses cuisses par la pluie qui engorgeait le haut plateau et dessinait un rideau opaque à quelques mètres de nous. Elle n'était pas protégée de la pluie, et moi non plus. 

[Quoi, qu'est-ce qu'elle caressait sans protection ? d'accord, je patiente.] 

Tout était noir chez elle, ses yeux qui me sondaient et me transperçaient d'une interrogation muette et claire, ses cheveux ruisselant sur ses épaules nues. Mon éducation religieuse rigide, féroce, castratrice, ma naïveté un peu stupide aussi, poussaient mon imaginaire à voir en elle un démon qui ne devait être là que pour m'éloigner de Dieu, et la beauté de ce démon me troublait plus encore que s'il avait possédé les attributs habituels de l'imagerie chrétienne, cornes et pieds fourchus. 

[Ce qui m'a intéressée, là, c'est la distribution de l'initiative et de la réception, de l'activité et de la passivité entre les deux personnages.] 

Elle caressait donc la pierre et je la regardais, fasciné par ces caresses dépourvues de sens pour moi, mais qui déjà suggéraient d'autres caresses auxquelles je ne voulais pas, je ne pouvais pas penser, des caresses que je pressentais interdites, et dont la pensée m'obsédait depuis de longs mois déjà, sans que je comprenne vraiment pourquoi, ignorant que j'étais des détails les plus élémentaires de la physiologie masculine adolescente. 

[Soulagement d'apprendre ce qu'elle caressait et d'être invitée à cette initiation notamment sexuelle.] 


Elle mit la pierre dans le sac tout en continuant à me regarder, à demi souriante. 

[Je continue à la trouver aussi fatalement féminine que virilement active.] 


Je crois que la pluie qui coulait sur nous, infiltrait nos yeux, notre bouche, notre nez, nous rapprochait un peu, créait une complicité : nous nous sentions différents, nous étions ceux qui aimaient la pluie, qui ne la craignaient pas, nous avions au contraire besoin d'elle pour nous purifier d'une vie si foisonnante et ardente, d'une vie qui nous poussait ­ qui me poussait, mais j'imaginais déjà qu'elle me ressemblait­ à des actes compulsifs, des explosions sourdes et fortes de pulsions inavouables. 
J'ai osé me rapprocher et je lui ai parlé, à voix basse. Je voulais savoir pourquoi cette pierre, ces pierres, puisqu'il y en avait d'autres. 

[Je me demande pourquoi la manifestation d'une distance dans ce passage à la ligne, alors qu'il avait approché pour parler et que je ne l'imagine pas, elle, se soustraire ou reculer...] 


Elle ramassait des poussières d'étoiles, me dit-elle, des pierres dont le pouvoir était de briser les sortilèges et de rendre les êtres heureux, lumineux, ouverts au monde. Elle me montra une de ses pierres. Elle n'en avait trouvé que trois ce matin là : il y en avait très peu me dit-elle. La pierre dans sa main avait une lueur douce, et son opacité grise résistait à l'examen le plus attentif, aucun grain n'apparaissait à sa surface. Cristal opaque et gris, mais aussi cristal lumineux. Je ne comprenais pas pourquoi jamais je n'avais vu ces pierres auparavant, moi qui parcourait ce haut plateau désert depuis des mois déjà, trouvant toujours un prétexte pour m'évader et oublier l'atmosphère pesante que faisait régner mon père sur la maison. Ces pierres ne pouvaient être utilisées qu'une seule fois, elles perdaient ensuite leur pouvoir. Leur lueur n'apparaissait que sous la pluie, au soleil elles semblaient s'éteindre, et ajouta-t-elle, elles ne sont visibles qu'à ceux qui croient en leur pouvoir. 

[Merci de m'offrir ainsi l'imagination d'une pluie bienfaisante, féconde, de m'accorder cette noire initiatrice aux mystères des pierres d'étoiles, de me reconnaître ainsi par ce minéral, dans ma condition cosmique.] 

Son sourire me parut plus lumineux que encore que la pierre qu'elle avait déposé dans ma main, j'en eus le cœur serré par un bonheur étrange et neuf. 
Heureusement, ajouta-t-elle, ici il pleut presque tous les jours en cette saison. 

[Heureusement, il pleut ! quel délice renversant.] 

Nous avons parlé longtemps sous la pluie, elle m'expliqua bien des mystères que j'ignorais, qu'aucun adulte ne connaissait ou n'avait voulu me révéler. Puis elle m'invita à chercher avec elle. 
J'appris très vite à reconnaître les pierres mystérieuses, elle sembla même surprise de me voir réussir aussi bien, mais je devine aujourd'hui que cette surprise était feinte, elle savait déjà, bien sûr. 

[Une femme qui traque les étoiles et feint ? je résiste. Je la vois plutôt se réjouir, manifester son émerveillement, sa joie, devant les progrès de celui qu'elle a choisi.] 

La pluie devint bientôt torrentielle, il était impossible de voir à plus de trois mètre, mais elle se dirigeait comme si elle connaissait le haut-plateau mieux que moi. Je serais resté des heures à chercher avec elle sous la pluie, quand soudain elle me dit : « ma maison est là ». 
Elle était cachée derrière des rochers semblables à ceux qui parsemaient la lande, immenses et beaux dans leur difformité parfois grotesque. Elle m'invita à entrer. Elle voulait me montrer le pouvoir des pierres, me prouver qu'elle n'avait pas menti. Je ne lui dis pas que je savais déjà qu'elle disait la vérité, trop heureux de son invitation. 
Il faisait chaud dans la maison, les flammes dans la cheminée étaient encore hautes et vives. Pour que le pouvoir de la pierre agisse pleinement, il fallait me dit-elle, qu'elle passe la pierre sur chaque partie de mon corps. 

[Magnifique !] 

C'est ce qu'elle fit. 
Je ne quittais la maison que le lendemain matin. Il ne pleuvait plus, et je savais maintenant qu'elle m'avait dit la vérité : j'étais heureux, ouvert au monde, transformé. Jusqu'à mon âge adulte, je revins sur le haut-plateau, chasser la pierre des étoiles avec ma sorcière brune. Il pleuvait très souvent dans ce pays, en ce temps là.

[Oui, bien sûr, je suis ravie et songeuse... et comme j'ai adoré cette rencontre initiatique et pluvieuse, aimé les deux personnages, le ton confident et tranquille du narrateur, sa distance responsable et jubilatoire, j'en redemande : quand et comment a-t-il su que c'était l'âge adulte ? y a-t-il eu d'autres sorcières ? que lui ont-elles appris ? et, lui, après, est-il devenu le sorcier de quelqu'un d'autre ? je crois que je reste curieuse de cet univers pour l'éternité : une lectrice acquise pour la suite.] 



Texte seul :


Je garde depuis si longtemps, depuis ma lointaine adolescence, le souvenir aiguë et précis de cet envoûtement sous une pluie battante. Souvenir semblable à un éclair coruscant qui aurait orienté ma vie vers une piste de mystère et de folie que je n'ai depuis plus jamais quittée. 

Elle la caressait comme on le ferait d'un chat, avec une douceur silencieuse et attentive. Sa robe noire , courte et légère, était plaquée contre ses cuisses par la pluie qui engorgeait le haut plateau et dessinait un rideau opaque à quelques mètres de nous. Elle n'était pas protégée de la pluie, et moi non plus. 

Tout était noir chez elle, ses yeux qui me sondaient et me transperçaient d'une interrogation muette et claire, ses cheveux ruisselant sur ses épaules nues. Mon éducation religieuse rigide, féroce, castratrice, ma naïveté un peu stupide aussi, poussaient mon imaginaire à voir en elle un démon qui ne devait être là que pour m'éloigner de Dieu, et la beauté de ce démon me troublait plus encore que s'il avait possédé les attributs habituels de l'imagerie chrétienne, cornes et pieds fourchus. 

Elle caressait donc la pierre et je la regardais, fasciné par ces caresses dépourvues de sens pour moi, mais qui déjà suggéraient d'autres caresses auxquelles je ne voulais pas, je ne pouvais pas penser, des caresses que je pressentais interdites, et dont la pensée m'obsédait depuis de longs mois déjà, sans que je comprenne vraiment pourquoi, ignorant que j'étais des détails les plus élémentaires de la physiologie masculine adolescente. 

Elle mit la pierre dans le sac tout en continuant à me regarder, à demi souriante. 

Je crois que la pluie qui coulait sur nous, infiltrait nos yeux, notre bouche, notre nez, nous rapprochait un peu, créait une complicité : nous nous sentions différents, nous étions ceux qui aimaient la pluie, qui ne la craignaient pas, nous avions au contraire besoin d'elle pour nous purifier d'une vie si foisonnante et ardente, d'une vie qui nous poussait ­ qui me poussait, mais j'imaginais déjà qu'elle me ressemblait­ à des actes compulsifs, des explosions sourdes et fortes de pulsions inavouables. 
J'ai osé me rapprocher et je lui ai parlé, à voix basse. Je voulais savoir pourquoi cette pierre, ces pierres, puisqu'il y en avait d'autres. 


Elle ramassait des poussières d'étoiles, me dit-elle, des pierres dont le pouvoir était de briser les sortilèges et de rendre les êtres heureux, lumineux, ouverts au monde. Elle me montra une de ses pierres. Elle n'en avait trouvé que trois ce matin là : il y en avait très peu me dit-elle. La pierre dans sa main avait une lueur douce, et son opacité grise résistait à l'examen le plus attentif, aucun grain n'apparaissait à sa surface. Cristal opaque et gris, mais aussi cristal lumineux. Je ne comprenais pas pourquoi jamais je n'avais vu ces pierres auparavant, moi qui parcourait ce haut plateau désert depuis des mois déjà, trouvant toujours un prétexte pour m'évader et oublier l'atmosphère pesante que faisait régner mon père sur la maison. Ces pierres ne pouvaient être utilisées qu'une seule fois, elles perdaient ensuite leur pouvoir. Leur lueur n'apparaissait que sous la pluie, au soleil elles semblaient s'éteindre, et ajouta-t-elle, elles ne sont visibles qu'à ceux qui croient en leur pouvoir. 

Son sourire me parut plus lumineux que encore que la pierre qu'elle avait déposé dans ma main, j'en eus le cœur serré par un bonheur étrange et neuf. 
Heureusement, ajouta-t-elle, ici il pleut presque tous les jours en cette saison. 

Nous avons parlé longtemps sous la pluie, elle m'expliqua bien des mystères que j'ignorais, qu'aucun adulte ne connaissait ou n'avait voulu me révéler. Puis elle m'invita à chercher avec elle. 
J'appris très vite à reconnaître les pierres mystérieuses, elle sembla même surprise de me voir réussir aussi bien, mais je devine aujourd'hui que cette surprise était feinte, elle savait déjà, bien sûr. 

La pluie devint bientôt torrentielle, il était impossible de voir à plus de trois mètre, mais elle se dirigeait comme si elle connaissait le haut-plateau mieux que moi. Je serais resté des heures à chercher avec elle sous la pluie, quand soudain elle me dit : « ma maison est là ». 
Elle était cachée derrière des rochers semblables à ceux qui parsemaient la lande, immenses et beaux dans leur difformité parfois grotesque. Elle m'invita à entrer. Elle voulait me montrer le pouvoir des pierres, me prouver qu'elle n'avait pas menti. Je ne lui dis pas que je savais déjà qu'elle disait la vérité, trop heureux de son invitation. 
Il faisait chaud dans la maison, les flammes dans la cheminée étaient encore hautes et vives. Pour que le pouvoir de la pierre agisse pleinement, il fallait me dit-elle, qu'elle passe la pierre sur chaque partie de mon corps. 
C'est ce qu'elle fit. 
Je ne quittais la maison que le lendemain matin. Il ne pleuvait plus, et je savais maintenant qu'elle m'avait dit la vérité : j'étais heureux, ouvert au monde, transformé. Jusqu'à mon âge adulte, je revins sur le haut-plateau, chasser la pierre des étoiles avec ma sorcière brune. Il pleuvait très souvent dans ce pays, en ce temps là.